Ouvrage publié
par DUNOD

L'AUTEUR

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Pierre Fayard est professeur à l'université de Poitiers et directeur du Centre franco-brésilien de documentation scientifique et technique (CENDOTEC) de Sao Paulo.
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LES LIVRES

Total respect pour le client !

Paul Laclasse habite Rio de Janeiro depuis plusieurs années. Devant se rendre à un rendez-vous important pour sa carrière, il s’est habillé en conséquence et, pour l’occasion, a du louer une voiture de standing.

Peu habitué à la conduite dans la cité carioca, il s’égare et se retrouve bientôt bloqué dans l’une des favelas les plus dangereuses de la ville. Cette forme d’embouteillage ne lui dit rien qui vaille et il note inquiet que son apparence ne l’encourage pas vraiment à la sérénité d’autant plus qu’à présent, la circulation est pratiquement bloquée.

Il se sent tout petit, et se fait tout petit, dans toute la mesure du possible lorsqu’il aperçoit quelques mines patibulaires qui l’ont remarqué ! L’une d’entres elle se dirige vers sa voiture. Que faire, déjà il s’imagine en caleçon, sans voiture, ni papier ni argent, cela constituant la meilleure des solutions. Plus que quelques mètres avant qu’il soit bien encadré par les malfrats…

Soudain, il ouvre d’un geste très volontaire sa fenêtre et s’adresse à celui qui est sur sa gauche pour lui demander où se procurer de la drogue ? Pour combien lui est-il répondu, et il avance un chiffre tout à fait conséquent.

Tudo bem, on lui demande tout juste un peu de patience et bientôt la transaction est faite, on lui précise le nom du vendeur et on lui recommande Volta sempre, soit de revenir quand il veut !

De cible immédiate et de victime à court terme, l’inspiration soudaine de Laclasse l’a sauvé à travers la mise en œuvre du stratagème numéro 30 « Rendre l’inutile indispensable » ou « Echanger les places de l’hôte et de l’invité ». En redistribuant les rôles et les fonctions, son initiative a assuré sa sécurité et sa liberté d’action, tout en sauf gardant ses biens ! Total respect pour le client !

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Stratagèmes d'annexion

29. Enrôler la force adverse / Orner de fleurs un arbre sec. En l’absence de troupes, utilise celle de ton ennemi. Les gnous détallent devant le Renard accompagné docilement par le Lion.

30. Rendre l’inutile indispensable / Echanger les places de l’hôte et de l’invité. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Le presque SDF crée son statut en remplissant les vides dans la gestion de son amphitryon.

30. Stratagème des bonnes grâces

L'invité se transforme en hôte

(inédit)


Le maître de maison qui reçoit un hôte est par définition chez lu et il domine la situation. L'invité, sans autorité dans la place, n’y joue aucun rôle décisionnel. Cette situation initiale s'inverse progressivement à travers une prise de pouvoir insensible et de l'intérieur. Le classique des 36 stratagèmes détaille un processus en plusieurs temps. Tout d'abord se faire inviter, développer l’intelligence de la situation, saisir les opportunités qui se présentent, avoir son mot à dire dans un nombre croissant de domaines, assurer son pouvoir, et enfin prendre la place de l'hôte !

Du fait de son emprise sur la situation, il revient au maître de maison de tout gérer, ce qui entraîne presque immanquablement certaines déficiences. En revanche, l'invité n'a aucune obligation, il ne demande rien a priori et n'assure aucune responsabilité particulière. De ce fait, il dispose d'une grande marge de liberté pour identifier des opportunités manifestées sous la forme de carences dans la gestion des affaires courantes de l'hôte. Sa capacité d'initiative n’est pas limitée par les pesanteurs des obligations matérielles ou morales, des précédents fâcheux…

Dès son amorce puis tout au long de sa mise en œuvre, ce stratagème évite de distinguer trop nettement entre les places de l'hôte et de l'invité puisqu'il est question d'en changer la nature insensiblement. L'invité se fond dans le paysage, prend garde à ce que son action ne soit pas identifiable dans le cours naturel des interactions entre protagonistes à l'intérieur de la maison dans son environnement particulier. La perspicacité, la connaissance intime, l'intelligence de la situation et des interactions sont des pré-requis à la réussite du processus.

A partir des manques, des limites et des incapacités fondamentales ou passagères de l'hôte, l'invité s'insère dans la gestion de la maison.

Le point culminant de la possession (situation de l'hôte) génère de son sein même, le germe de son déclin. L'invité ne s'impose pas a priori mais en fonction des vides (yin) propices qui se manifestent dans la situation de l'hôte. Ainsi il se construit sa place (yang). Si la situation de l'hôte est en croissance ou que l'environnement est porteur, le jeu de l'invité peut se développer dans le cadre d'une relation créatrice (à somme variable positive, non nulle) où chacun y trouve bénéfice. Dans le cas contraire (somme nulle ou variable négative), la relation quitte la sphère de la coopération pour entrer dans une logique de compétition.

Dans la pensée chinoise, le statut d'invité est offensif car en recherche d'acquisition. Celui de l'hôte est défensif en ce qu'il est en possession de moyens (pouvoir, place, ressources, autorité…) dont l'autre est dépourvu.

L'hôte est au sommet de la puissance et l'invité n'a rien lorsqu'il entre sur son terrain. Le cycle des transformations peut donc tourner en faveur de celui qui part de rien (yin), et cela au détriment de celui qui possède (yang). L'influence de l'invité grandit s'il sait éviter le risque d'être chassé. En se rendant nécessaire, son changement de statut est graduel et imperceptible. D'une attitude humble, passive et réceptive, l'invité devient bientôt actif et dominant à travers un processus de conquête par l'intérieur et en jouant sur les dynamiques relationnelles. Une fois la faille trouvée, il s'y introduit avec subtilité en se rendant, au fil de temps, indispensable. C'est ainsi que la Chine a comme assimilé, de l'intérieur, ses propres conquérants mongols puis mandchous. Les invités qu'ils étaient sont devenus des hôtes bientôt sinisés ! C'est aussi de cette manière que Microsoft, enfanté dans les besoins d'IBM, est devenue un géant autrement plus important que Big Blue.


Ce stratagème emprunte la voie de la non-opposition apparente. Celui qui dominait se retrouve dominé par le fait même d'une évolution et d'une logique, selon toutes apparences, naturelle.

Ce stratagème des bons offices ne s'impose jamais violemment et l'invité peut être loué pour son efficacité à se révéler comme l'homme ou de femme de la situation. De par sa position initialement extérieure, il est à même de lire la situation sans pâtir des contentieux qui peuplent les placards de la vie collective. Personnage neuf, il condense sur lui, ce qui n'était pas assumé jusque là et son réseau se met en place jusqu’à se transformer Maître de Céans ! De passif il devient actif, sous le couvert des nécessités mêmes de la situation allié à un sens du rythme aigu. En fin de compte, l'invité initial devient essentiel car il assure ce qui jusque là ne l'était pas, ou mal. La moindre faille il s'y insinue et développe son importance, mais cela ne peut être effectif que si l'hôte présente des failles dans son gouvernement et dans son système d’intelligence !