(inédit)
Le sage montre la lune, le fou regarde le doigt.
Déplacer le point d’appui – Tarir la source – Frapper la relation qui fait la force – Retirer les bûches sous la marmite – S’appliquer à modifier les conditions plutôt que de réagir aux faits apparents.
Dans « L’Afrique du jour et de la nuit », Robert Arnaud rapporte une question que lui posa un vieux sage africain lors d’un coucher du soleil alors qu’ils étaient tous deux assis à contempler l’horizon. En confiance, le repporter avait auparavent demandé au sage ce qui d’après lui faisait la différence entre son monde à lui et le sien ? Que vois-tu devant toi, interrogea le sage ? Ah, je vois un arbre, un très grand arbre qui se découpe sur le ciel, un baobab ! Peux-tu me le décrire plus précisément ? Et Robert Arnaud de détailler entre le tronc et les principales branches, la couleur de l’écorce... Le sage demeurant silencieux, il lui demande alors : mais toi vieux sage, que vois-tu donc ? Moi ? Je vois, les racines !
D’un point de vue stratégique, travailler en montagne signifie œuvrer là où naît la puissance, et s’appliquer à orienter les multiples ruissellements qui constituent progressivement les grands fleuves. Cela suppose de refroidir ses perceptions et de regarder au delà des phénomènes pour distinguer ce qui les conditionnent et fait ce qu’ils sont. Plutôt que d’agir sur ce qui est apparent, l’action se porte sur ce qui en constitue la genèse. Pour éviter l’inondation, le regard et l’action doivent se porter très en amont.
Rien ne sert d’ajouter de l’eau froide dans une marmite pour l’empêcher de bouillir si l’on ne se préoccupe pas de réduire ce qui en est la cause. Un feu sans combustible s’apaise puis s’éteint. Plutôt que de s’opposer en vain à un péril et à se dépenser à en calmer les ardeurs, mieux vaut le priver de ce qui entretient et renouvelle sa force. Dans la mesure où l’on se trouve en situation de temporiser, il est avantageux de couper la racine de la menace plutôt que de se soumettre au jeu qu’elle impose.
Comme très souvent dans la culture du stratagème, le stratégique, global et moyen-long terme, s’imposent sur le tactique, local et court terme en terme d’efficacité. C’est au travail indirect des conditions que l’on s’attache, de préférence à l’action directe sur les acteurs. A la recherche d’une solution urgente, sans recul et souvent illusoire, on préfère ce qui assure un résultat durable. A la réaction spontanée et frontale, on substitue l’exercice d’une intelligence qui ne s’arrête pas à la seule considération des phénomènes et des rapports de forces immédiats et tangibles. Au lieu de s’évertuer de contrer un yang visible, organisé et manifeste, viser le yin qui lui fournit son potentiel est plus aisé, moins risqué et surtout plus économique. Cela suppose de ne pas se laisser absorber émotionnellement par la contemplation fascinée et exclusive des faits apparents.
Toute action offensive s’accompagne de la définition des conditions de l’interaction et d’un ensemble d’alternatives présentées comme incontournables par celui qui dispose de l’initiative initiale. Pour celui qui subit, accepter les limites de cette définition est le début de la défaite, qui est d’abord psychologique et d’imagination. A toute force (yang) correspond une faiblesse (yin) qui la nourrit. Abattre un baobab représente un effort colossal, mais affecter le vaste réseau invisible de ses multiples racines là où elles sont le plus tendres et vulnérables, ne demande pas la même quantité d’énergie. Ce faisant, on s’émancipe des conditions d’une interaction chaude, hasardeuse, défavorable et circonscrite dans l’espace (abattre le baobab) pour prendre une initiative là où les défenses sont faibles sur des échelles plus vastes.
En usant de l’image des mouvements de l’eau sur un relief donné, Sun Tzu recommande de frapper la faiblesse (déclivités, creux) et d’éviter ce qui est ferme et qui résiste (hauteurs). Cela se traduit par un art stratégique du positionnement et d’une application de la force qui ne s’en laisse pas compter par les apparences. Pour Sun Tzu, le bon général n’escompte pas la victoire de ses soldats mais des conditions dans lesquels il les place ! C’est ainsi que Xénophon disposa les restes de son armée le dos à une falaise face à des forces perses nettement supérieures mais qui disposaient d’une plaine très praticable pour la retraite. Les alternatives pour les Grecs étaient vaincre ou mourir, alors que les Perses avaient le choix entre affronter une bande d’enragés qui n’avaient rien à perdre, ou bien temporiser et battre en retraite dans l’espoir d’une situation ultérieure plus favorable. Résultat : les Grecs se sauvèrent !