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par DUNOD

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Pierre Fayard est professeur à l'université de Poitiers et directeur du Centre franco-brésilien de documentation scientifique et technique (CENDOTEC) de Sao Paulo.
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LES LIVRES

Penser stratégique dans un monde ouvert

Stage Dans une époque où les conditions de l’exercice de la volonté ont profondément changées, il n’est plus possible de concevoir la stratégie de la même manière qu’aux siècles précédents où s’imposer par la force pouvait suffire à assurer la durée… Dans cette époque ancienne, le nombre de protagonistes majeurs du concert des nations était restreint et procédait d’une petite frange d’Occident. La planète se divisait entre ces dominants actifs et un vaste champ en compétition où les puissances occidentales composaient ou s’opposaient entre elles.

La pensée stratégique occidentale, procédant de l’école continentale d’inspiration française, et de la maritime d’origine anglaise représentaient les deux pôles partiellement antagonistes d’un même ensemble culturel. La première, d’inspiration directe, débouchait sur Napoléon largement commenté par Antoine-Henri de Jomini et Carl von Clausewitz, servit de référence à l’école américaine de West Point. La seconde, avec des penseurs comme Julian Corbett et Liddel Hart, faisaient l’apologie d’un combat réduit à ses plus petites dimensions, avec pour référence majeure la domination planétaire de la Grande Bretagne jusque dans l’entre-deux guerres.

Dans ce vaste contexte, la première traduction de L’art de la guerre de Sun Tzu en 1772 par le père jésuite français Amyot fut vite éclipsée par le tonnerre, bientôt fascinant, des guerres de la Révolution Française et de l’Empire. Il fallut attendre le début du 20e siècle, pour voir apparaître les premières traductions de ce classique, vieux de près de deux millénaires et demi, en allemand puis en anglais. Même si l’approche indirecte, très britannique, continua d’influencer les guerres de l’empire d’Outre Manche, notamment la magistrale Manœuvre de Médine de Lawrence dit d’Arabie, la pensée de Clausewitz présida aux deux conflits mondiaux. Il fallut attendre les défaites française puis étasunienne du Vietnam, et auparavant les surprises de la guerre de Corée, tout comme les manœuvres souterraines de l’Empire Soviétique pour voir apparaître les premières références à une autre pensée de la stratégie d’origine asiatique dont Sun Tzu est la figure marquante.

Si l’on en croit, aujourd’hui, les volumes de citations et la faveur, de par le monde, de l’art de la guerre de Sun Tzu, la pensée stratégique chinoise représente objectivement une source d’inspiration qui s’impose dans cette orée du siècle. Est-ce pour autant l’heure de professer que tous les enseignements de la pensée stratégique occidentale soient à reléguer dans les poubelles de l’histoire ? Ce serait là un grand danger ! Il semble que jamais, et l’histoire de la renaissance du Japon, ou plus exactement des renaissances successives du Japon à partir de l’ère Meiji en fin de 19e siècle, témoignent de la nécessité de puiser dans ses propres racines pour actualiser une pensée stratégique adaptée aux nécessités et aux changements du monde. Le Japon n’a jamais été autant japonais que lorsqu’il se redéploye à la suite d’une crise ou d’une défaite.

Avec ces nouveaux acteurs, l’approche culturelle comparée de la stratégie s’impose comme une nécessité, traduite dans la recommandation de Sun Tzu selon laquelle l’assurance de la victoire passe par la double connaissance de l’autre et de soi-même.

La dissuasion, une stratégie de communication


S'autocontraindre pour contraindre l'autre
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Retiens moi en te retenant toi, sinon un malheur se produira et tu en porteras la responsabilité ! Au vu de mes dispositions présentes dont je te communique les caractéristiques, seule ta modération ou ton renoncement est susceptible de m’empêcher de passer à l’acte.

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Ainsi peut être formulée la logique de la dissuasion où d'une action sur soi-même et de sa communication explicite, crédible et vérifiée à l'autre, on escompte une efficacité de contrainte décisive. Plutôt que d'agir par voie physique à l’encontre de l’autre, on préfère lui montrer à quoi il s'expose s'il franchit certaines limites. L'étalage de la force, couplée à la démonstration concrète de la détermination à s'en servir, est conçu comme un succédané à l'usage de la force elle-même. En usant d'informations dépourvues d'ambiguïtés, on incite l'autre à se contenir et à restreindre ses ambitions. Cette forme de menace directe, communique toute information sur la puissance des ressources mobilisables et sur les conséquences de leur possible mise en œuvre.

La dissuasion suppose l’entretien permanent, et au-delà, le perfectionnement des moyens de la coercition. Cette logique a conduit les belligérants de la Guerre Froide sur la voie d'une course-poursuite d'escalade aux armements qui a été décrite comme une stratégie logistique, c’est-à-dire fondée sur la production de moyens sans cesse plus sophistiqués dans l'offensive puis dans la défensive à travers l’Initiative de Défense Stratégique du président Ronald Reagan. Ce modèle vieux comme le monde se retrouve chez le Grec Xénophon (L’Anabase). Alain Joxe rappelle comment ce général disposa face aux Perses les restes de son armée le dos à un ravin, afin qu'il soit clair pour l'ennemi, par ce que dit le paysage lui-même, qu'il n'est pas de salut pour nous en dehors de la victoire (Le cycle de la dissuasion). La situation même de l'armée grecque communiquait le message explicite de la volonté de ses soldats. Sun Tzu recommande au général placé en situation désespérée de "brûler ses vaisseaux" (Cortès), dans le texte chinois de retirer l'échelle, en rendant matériellement impossible la retraite. De ce fait, on obtient un rendement optimum des troupes tout en communiquant sa résolution à l'adversaire. L’autre est alors placé devant le dilemme de s’engager dans une lutte avec un adversaire qui n’a plus rien à perdre ou bien de renoncer à la confrontation et ainsi de ne pas tirer profit de sa supériorité.

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La dissuasion n’est pas l’apanage exclusif des dominants

Par des dispositions explicites, la faiblesse se transmue en force. En jouant sa survie, un dominé peut créer un différentiel d’enjeu, de sorte que celui dont la situation n'est pas à ce point désespérée doute ou refuse un coût trop élevé d'affrontement. Alain Joxe exprime ce mécanisme comme le fait de savoir trouver la forme d'autocontrainte qui se transformera en contrainte systémique plus contraignante pour l'autre et plus bénéfique pour moi que mon autocontrainte ne m'a été nuisible. Pour ne pas en venir aux mains, il existe une marge d’intérêt commun à des acteurs soucieux d’éviter la marche inéluctable vers un conflit sans retour possible. La limite une fois franchie, la mécanique de la dissuasion peut piéger des belligérants qui perdent alors tout espace de manœuvre et de liberté de décision. Ne pas mettre à exécution la menace proférée, une fois la limite franchie, entraînerait la perte du crédit de la parole de celui qui dissuade ! La dissuasion n'est efficace qu'en fonction de l'idée que notre adversaire se fait de notre riposte face à ses propres décisions. Le bluff participe aussi de la dissuasion pour accréditer la réalité de moyens ou la détermination à en faire usage. Les conditions favorables ou défavorables au bluff dépendent de l’état, notamment psychologique, de la cible de cette communication.

La Guerre Froide mit en présence deux cultures de la stratégie fondamentalement différentes : d’une part celle du joueur de poker qui cherche à atteindre rapidement son objectif au moyen d’une surenchère résolue, et d’autre part celle du joueur d’Echecs qui construit progressivement les positions à partir desquelles il disposera d’avantages pour mener ses offensives. L’américaine veut aller vite car considère que time is money. La soviétique avait le temps des grands espaces et enrichissait sa marge de manœuvre par des contournements en Afrique, en Amérique Latine et en Asie. Rétrospectivement d’aucuns estiment que la surenchère de la "Guerre des Étoiles" aurait contribué à l'implosion d’une puissance soviétique incapable de relever économiquement ce défi de l’Initiative de Défense Stratégique. Quoi qu'il en soit, pour les belligérants majeurs de la Guerre Froide, l'affrontement direct sur les théâtres principaux demeura interdit du fait de l'équilibre de la terreur.

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Paradoxes de la dissuasion

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Une condition de l'efficacité de la menace directe réside dans la crédibilité accordée à la parole sans équivoque de celui qui dissuade. Si la crédibilité se perd du fait d’un manque de conséquence entre les propos et les actes, l’efficacité de la dissuasion s’enraye. Or dans le cas de la dissuasion nucléaire, le risque est paradoxalement aussi grand pour le même que pour l'autre puisque la destruction mutuelle est presque assurée à coup sûr (M.A.D.). Dans la clarté mécanique de ce modèle, le "jeu" se révèlerait à somme négative globalement et pour chacun. C’est ici que se noue un jeu complexe pour tempérer une logique qui semblait au premier abord, mathématique.

Une préoccupation commune aux deux belligérants consiste à ne pas se voir démesurément contraints par un discours extrême et par les intentions proférées. Il convient, d’une manière ou d’une autre, d’éloigner la perspective de la limite franchie qui entraînerait l’automaticité de la réponse, soit la concrétisation sans discussion possible de la menace. La dissuasion nucléaire fait référence à des moyens de destruction massive paradoxalement pour ne pas s’en servir, mais envisager seulement la possibilité d’un refus du passage à l’acte contredirait la stratégie. Pour ne pas subir eux-mêmes ce cadre contraignant, les acteurs cherchent à se procurer une marge de liberté d'action pour ne pas se voir dicter à leur corps défendant une escalade qu'ils sont soucieux d'éviter ! Pour le même, un gain de liberté d’action peut résulter d’une diminution de celle de l’autre dans le cadre d’une logique de jeu à somme nulle. La part psychologique de l’affrontement par signes peut communiquer explicitement à l'opinion publique adverse les conséquences détaillées de la mise en œuvre du feu nucléaire. Il s'agit là d'une composante indirecte de la dissuasion qui s'efforce de saper le moral et la détermination de l’autre en s'appuyant à la fois sur la peur et sur la raison, car il existe au moins deux excellents arguments pour éviter le déclenchement du feu nucléaire : l'une rationnelle et l'autre émotionnelle.

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La menace directe se développe sur des rythmiques courtes où l’on cherche à atteindre rapidement la décision afin d’éviter d’entrer dans le tunnel de l'outrance. Chaque acteur s'efforce de se ménager et de se créer un espace ou un temps de manœuvre dans sa confrontation discursive avec l'autre. La référence à l'extrême définitif fait naître entre le même et l'autre un intérêt mutuel supérieur qui s’est traduit durant la Guerre Froide par le fait que les USA avaient parfois plus d'intérêts en commun avec l'URSS son ennemie, qu'avec la Grèce son alliée !
Paradoxalement, ces opposants idéologiques irréductibles assuraient objectivement en cogérance le maintien du statu quo sur la Planète. Cette interdépendance des belligérants les condamnait à assumer en commun l'équilibre. En observation mutuelle permanente, ils naviguaient en gesticulant plus ou moins habilement dans des zones de conflits-concurrences fluctuantes et suffisamment marginales pour ne pas entraîner les foudres adverses. La communication demeura toujours explicite entre les USA et l'URSS, surtout lorsque les seuils critiques se profilaient à l’horizon.

Durant la crise des missiles soviétiques à Cuba, Kroutchev comme Kennedy soulignaient constamment dans leurs messages publics, la rationalité de leurs positions comme de leurs décisions. En insistant sur le fait qu'ils n'étaient pas fous, ils se communiquaient mutuellement une grille de lecture objective de leurs comportements afin que l'autre ne se méprenne pas sur les règles communes du jeu dangereux qui les liait alors. Chacun des responsables suprêmes permettait ainsi à son partenaire d'établir par lui-même les calculs adéquats quant à l'état particulier du jeu stratégique et de son devenir. L'ambiguïté ne pouvait pas avoir de place à cette "phase du jeu". L'efficacité d'une menace est liée à l'existence d'une solution de repli pour l'adversaire potentiel auquel une certaine marge de manœuvre doit être ménagée sous peine de le voir réagir comme un lion pris au piège (Schelling, Stratégie du conflit).

Il arrive que celui qui dissuade se retrouve face à un interlocuteur qui ait peu à défendre et ne raisonne pas selon les mêmes règles que lui. Le danger est alors grand qu'un tel acteur irrévérencieux ne s'aventure à franchir la limite juste "pour voir" comme au poker ou parce qu’il a tout à gagner. Celui qui dissuade est alors placé devant le dilemme inconfortable de crédibiliser sa parole en réalisant la promesse de sa menace, ou de se décrédibiliser en ne le faisant pas. Le dispositif de contrainte initialement pensé pour agir sur l'autre se retourne contre le même qui subit l’inversion. En se contraignant pour contraindre l'autre de manière avantageuse, le même doit gérer et réguler l'autocontrainte du vis à vis afin qu'elle demeure pour celui-ci dans les limites de l’acceptable et sans que pour autant il ne perde la face. Entre acteurs au statut similaire, l'extrême du danger mutuel introduit un principe de modération qui évite de conduire mécaniquement les belligérants à l'extrême, surtout dans le cas du nucléaire. C’est pour ralentir cette cadence en y aménagement des "aires de refroidissement", que les États-Unis inventèrent la doctrine de la riposte graduée à la suite de la crise, pédagogique selon Alain Joxe, de Cuba. La France quant à elle institua - et communiqua internationalement - des paliers d'usage de son armement nucléaire. Par rapport à un modèle qui fonctionne sur le court terme, ceux qui dissuadent se dotent des marges d'espace et de temps pour ne pas se voir paradoxalement contraints par leur dispositif d'autocontrainte.

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Le maintien d'une zone de liberté d'action passe aussi par un certain mutisme ou un voile d'incertitude quant à la décision de dire si les intentions et actes de l'adversité tombent ou non sous le coup de la dissuasion. Le propre de la stratégie consiste à étendre au maximum la liberté d'action de l'acteur, soit le nombre d'options possibles, et inversement de les réduire chez l'autre. Si le moyen suprême de pression que représente l'arme nucléaire est retourné par un perturbateur disant chiche, surgit le paradoxe qui transforme la force en faiblesse ! Ce danger existe dans le cas où le perturbateur, qui souvent dispose d’une position et d’un statut inférieur, se refuse à entrer dans une logique raisonnable de gestion commune de l'équilibre. La part d'intérêt commun est alors trop faible pour que se dégage un projet politique (ou commercial) supérieur et régulateur

Pour éviter cet écueil, celui qui use de menace directe se donne du temps et de l'espace comme dans le cas de la riposte graduée. Il s'agit alors de contraindre l'autre en avant, en amont, afin de ne pas se faire presser dans son propre modèle par raréfaction et rétrécissement du temps et de l'espace autour de soi et au niveau de l’interaction entre soi et l'autre. La parole du même, vecteur de la détermination, ne doit pas être susceptible d'être prise au piège d'une provocation qui la mette face aux cornes d'un dilemme. Cela limite le champ de validité de la dissuasion. C'est donc par l'anticipation, en jouant préalablement sur l'information, que la marge de liberté d'action est maintenue et entretenue. Pour ce faire, il convient de déjouer dans l'œuf, au moment des prémices, les germes d'une logique d'affrontement avec un acteur d’autant plus dangereux que son statut et ses moyens le dispense de tenir compte de l’intérêt bien compris d’une gestion commune de l’interaction.

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L'entropie du modèle

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La menace directe, relève d'un genre qui s'use excessivement vite lorsque l'on en abuse ou qu'on la manipule inconsidérément, tous les parents se savent d’expérience dans leurs relations avec leurs enfants. Cela impose une gestion parcimonieuse de la parole menaçante, soucieuse de maintenir son crédit. Modèle extrême, la menace directe doit garder son caractère d'ultime recours, et cela par entente tacite entre les belligérants. Son efficacité se joue plus au niveau d'un couple ou de la gestion bien comprise de l’interaction que de la mise en œuvre par un acteur seul. Un excès de domination entraîne tôt ou tard une contre-mesure à la hauteur de l'efficacité initiale. La menace directe ne saurait donner lieu à une interprétation mécanique, car ce serait contraire à la nature de la stratégie.

Lorsque la dissuasion est jouée de manière offensive et conquérante, cela suppose d’avoir délibérément choisi de rompre ou d'ignorer les devoirs de la gestion commune qui "unit" les belligérants. On entre alors dans une logique de conflit ouvert, et au-delà de la menace proprement dite. Il faut distinguer la dissuasion entre acteurs dont les forces (moyens + détermination) constituent un équilibre de terreur, d'avec une dissuasion entre des acteurs dont la nature des moyens diffère quantitativement et/ou qualitativement. Là où la nécessité de la communication explicite est incontournable dans le premier cas, elle doit se faire discrète dans le second sous peine d'inciter l'autre à compenser dans le registre de la détermination ou de l'emploi de moyens non orthodoxes, son infériorité soulignée. C'est ainsi que peuvent se lire les attentats suicides contre les forces américaines et françaises installées au Liban dans les années quatre-vingt dans un soucis de pacification. Les faibles moyens du terrorisme firent plier des puissances militaires et économiques dominantes. À travers la négation de l'importance du point d'appui de la menace (l'existence de l'autre) une contre stratégie peut être mise en œuvre. Le cas du "terrorisme mystique" en est l'exemple le plus éloquent. Le chantage à la mort proféré par une superpuissance n'est d'aucun effet sur des individus pour qui la fin de la vie terrestre est libération, voire garantie de salut pour la vie future (Djihad) !

Le modèle de la menace directe est menacé d'entropie s'il n'est pas renforcé pas à pas, mais selon un dosage subtil, par de l'information sur la crédibilité de la parole, la mise au point de nouveaux moyens ou l’incursion sur de nouveaux théâtres. Si la positivité du modèle, sa clarté d'expression et son absence de fioritures équivoques ne sont pas tempérées par des gradations et des portes ouvertes vers d'autres modalités d'interaction, le risque est de conduire à une contre menace directe fondée sur un plus de détermination. La dissuasion du trop fort par rapport au faible, vécue comme trop définitive, se retourne à terme contre son initiateur.

La dissuasion représente l'argument ultime dont le dosage est essentiel si l’on veut en maintenir l’efficacité. Ce modèle affaiblit par usure, le bras qui la brandie tout comme la parole de celui qui en abuse. Moins on l'agite directement, plus sa performance s'accroît, d’autant que l'on laisse le soin de l'évaluation à l'adversaire lui-même, tout en entretenant un climat d'incertitude. On agrandit ainsi sa liberté d'action, et la dissuasion demeure une carte disponible pour le même s’il veut communiquer à l'autre que ses calculs sont inexacts. N'ayant pas abusé de la menace, la contrainte pèse. Paradoxalement, l'incertitude devient l’un des vecteurs de la dissuasion. Sun Tzu recommande d'attaquer en plein jour mais d'être victorieux en secret. Le pendant obscur de la dissuasion explicite réside dans cette zone d'incertitude relative.
Il est hasardeux d’imaginer une stratégie de dissuasion si l'acteur colle sans distance avec son propre projet, et se prive ainsi de tout l'espace de manœuvre que le jeu de l'incertitude peut lui donner.

La maîtrise des termes de l’interaction permet de faire en sorte que ce soit l’autre qui définisse lui-même la limite qu’il ne faut pas franchir ! Plus l’adversité est maintenue dans le flou, plus la liberté d'action du même est importante. Le nombre de paradoxes, de retournements et de dilemmes propres à la dissuasion montre toute la nécessité adaptative et relative de la stratégie. Il n'y a pas de modèle gagnant à coup sûr.

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La stratégie demeure un art risqué et créatif, où il existe toujours quelque marge de manœuvre disponible ou imaginable.

Mètis, l'intelligence rusée des Grecs

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Le point de départ de l'intelligence est la prise en considération des autres hommes. (René Khawam, Le livre des ruses. La stratégie politique des Arabes).

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La Métis est une forme d'intelligence et de pensée, un mode de connaître ; elle implique un ensemble complexe, mais très cohérent, d'attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d'esprit, la feinte, la débrouillardise, l'attente vigilante, le sens de l'opportunité ; elle s'applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux (Marcel Destienne et Jean-Pierre Vernant Les ruses de l'intelligence, la Mètis des Grecs).

La mythologie grecque relate comment les manigances et expédients de la déesse Métis contribuèrent de façon décisive à la victoire de Zeus sur la coalition rivale des Titans. Mais une fois débarrassé de ses adversaires et bien qu'elle fut sa maîtresse, Zeus avale purement et simplement la déesse afin que son intelligence rusée ne serve à nul autre que lui.

Métis combine la capacité à lire et à anticiper sur le cours des évolutions selon un rythme aussi rapide qu'inopiné. Sa forme d'entendement immédiat ne laisse subsister l'ombre d'une hésitation entre la détection d'une opportunité et sa mise à profit. Métis ne connaît plus, entre le projet et l'accomplissement, cette distance par où surgissent, dans la vie des autres dieux et des créatures mortelles, les embûches de l'imprévu (id.).

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Dans la Grèce antique, l'opposé de Métis est incarné par l'enfer du Tartare : lieu de la confusion totale, espace non orienté, privé de directions fixes et de repères réguliers (...) Le Tartare n'est pas seulement une prison impossible à fuir, il est lui-même un espace lieur dont l'étendue se confond avec des liens inextricables (id.). Si le Tartare, filet englobant et sans issue, peut être associé à l'image d'une surinformation qui noie toute possibilité stratégique dans une absence de sens, la force de Métis réside dans son aptitude à user de ce chaos pour tirer son épingle du jeu.

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Le recours à Métis se manifeste surtout en situation difficile voire désespérée, lorsque le cours naturel des événements semble logiquement condamner l'action à l'échec. Sa souplesse et sa malléabilité lui donnent la victoire dans les domaines où il n'est pas, pour le succès, de règles toutes faites, de recettes figées, mais où chaque épreuve exige l'invention d'une parade neuve, la découverte d'une issue cachée (id.). Sa connaissance du passé et son extrême présence dans l'instant lui permet de renverser l'ordre des choses de manière foudroyante par effet de surprise. Insérée dans une fenêtre étroite d'"instantanéité" et en fonctionnant sur des micro-rythmes opportuns, elle donne le spin, l'impulsion qui fait tourner ou retourner les circonstances dans un sens favorable. Ses initiatives imprévisibles ne sont pas orthodoxes, et pour reprendre la terminologie chinoise relève de la force Ji (ou ch'i), et dans la culture stratégique japonaise au sen-no-sen.

Métis joue des contraires au service de sa liberté. Passer pour demeuré procure la sécurité (voir stratagème chinois). L'image du sot endort la vigilance alors que son contraire l'exacerbe chez les autres. Le renard, animal doué de Métis et dont la nature est prédatrice, se donne l'apparence d'une proie en se mettant les pattes en l'air et attire des oiseaux trop contents de l'aubaine. Mais une fois qu'ils se sont suffisamment rapprochés au point de ne pouvoir s'envoler rapidement, le renard retourne l'apparence en réalité et réactualise sa nature de chasseur. Il s'empare de la proie qui croyait profiter de son cadavre !

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Le secret de Métis dans son effort pour saisir l'opportunité repose dans son habileté à se rendre encore plus insaisissable et indéterminée que le futur lui-même.

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Sa forme ne livre aucune indication, aucune information permettant d'anticiper sur son comportement et elle ne s'interdit aucune forme d'action. Mouvante, multiforme et bigarrée, elle ne connaît ni les substances fixes, ni les lignes droites, ni les valences uniques. Métis va droit au but par le chemin le plus court, c'est-à-dire par le détour à l'image de la manœuvre de Médine de Thomas E. Lawrence, dit d’Arabie. Pour englober et égarer, elle se fait encore plus floue et apparemment indéterminée (Tartare) que la situation ou l'acteur auquel elle fait face. Fondamentalement opérationnelle, elle n'affiche ni idéologie, ni catéchisme, ni valeurs particulières. Elle n'a que des finalités et ne s'enferme dans aucun a priori pour les réaliser.


L'eau, qui ne peut être saisie, saisit dit le proverbe chinois. Ce qui ne peut être contenu, contient. Réseau sans issue, le filet saisit tout et ne se laisse saisir par rien ; il a la forme la plus fluide, la plus mobile, et aussi la plus déroutante : celle du cercle (...) lien parfait parce que tout entier retourné et refermé sur lui-même, n'ayant ni début ni fin, ni avant ni arrière, et que sa rotation rend à la fois mobile et immobile (id.).

Un autre animal emblématique de Métis est le poulpe aux multiples tentacules et doué de la capacité de transformer l'intérieur en extérieur et vis et versa. Son aptitude à désigner simultanément toutes les directions comme possibles pour son prochain mouvement, rende son comportement imprévisible. Pour Métis, seuls importent le présent et le futur immédiat. Elle vit sa vigilance dans l'instant et c'est ce qui la rend si actuelle dans notre monde de contraction du temps et de l'espace où les ruptures déjouent les meilleures prévisions.

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Cultures stratégiques

Doit-on parler de cultures de la stratégie ou bien d’une culture de la stratégie ? Indépendamment des particularités de l’espace, du temps et des domaines d’application, la stratégie consiste invariablement à fournir le moyen de réaliser des fins dictées par la volonté ou par la nécessité. Où que l’on soit, elle recouvre l’agencement et la mise en œuvre volontaire de ressources à cet effet. Dans ce sens, la culture de la stratégie désigne une connaissance générale et approfondie de la stratégie, de ses manifestations, de son histoire et des réflexions théoriques qui s’y appliquent. En revanche, les cultures de la stratégie désignent une multiplicité d’expressions selon les particularités des groupes humains qui les mettent en oeuvre. La diversité des sociétés, celle des lieux et des moments historiques sont sources de modalités originales qui sont le produit d’un milieu, d’un héritage, d’un ensemble de contraintes et de valeurs.

La manière de percevoir et de vivre l’espace et le temps influe sur les modes de relation à l’autre et à l’environnement, tout comme sur la façon de traduire un projet dans les faits. Une culture de la stratégie recouvre, pour un groupe donné, un ensemble d’inclinations et d’attitudes partagées quant à la manière de concevoir, d’agencer et de mettre en œuvre des moyens au service d’une fin. Elle modèle et oriente spécifiquement les modes de représentation et de conduite de l’interaction des volontés dans le temps et dans l’espace. Elle constitue aussi un filtre de perception et de lecture des stratégies tierces.

Les différentes cultures de la stratégie sont indicatives et non pas déterministes car en stratégie prévisibilité rime avec vulnérabilité. Héritière d’une implantation géographique et d’une expérience historique, chacune d’entre elles présente une aptitude plus ou moins grande à évoluer et à intégrer de manière créative des apports nouveaux et/ou extérieurs. La compréhension des autres cultures de la stratégie permet de relativiser la sienne propre, d’identifier ses forces et ses faiblesses selon les situations et d’en favoriser l’évolution dans un monde hétérogène et interdépendant. Cette pratique de la distanciation est l’une des conditions de l’efficacité autant dans la coopération que la compétition ou la coop-étition.

Sur la fin et les moyens

En 1492, Christophe Colomb n’a pas tourné le dos aux Amériques sous prétexte que c’était les Indes qu’il cherchait ! Se concentrer sur une finalité étroite et exclusive tend à faire oublier qu’elle n’existe que parce que les intérêts d’un acteur s’en trouvent à l’origine. Faut-il toujours énoncer des fins (niveau de la politique) avant de se consacrer aux moyens (niveau de la stratégie), se donner un objectif et concevoir ensuite la mise en œuvre des moyens qui vont le concrétiser ? La rationnalité de ce processus semble à tout le moins implacable. Mais le dogmatisme menace en stratégie comme ailleurs et ce qui fonctionnait jusque là peut se révéler dépassé lorsque les conditions changent. Sous prétexte d’économie et d’efficacité, le dogme prétend arrêter le temps, il tue la pensée et la créativité, il rend impropre aux adaptations et empêche de tirer profit de situations et de moyens nouveaux.

Certes, pas plus aujourd’hui qu’hier il n’est de stratégie en soi, déconnectée d’une fin poursuivie ou d’une intention même vague. Mais la linéarité qui liait jusque là fins et moyens, politique et stratégie, est à présent remise en cause au profit d’une relation souvent simultanée. La disponibilité et les capacités sans cesse croissantes de moyens redimensionne les fins qu’ils sont censés initialement servir. Une librairie en ligne, dépasse les possibilités d’une librairie accessible à une adresse physique à des heures d’ouverture limitées. Dans un cas comme dans l’autre, la fin demeure identique puisqu’il s’agit de vendre des livres en assurant l’interaction entre éditeurs et acheteurs, mais la connectivité sans limites spatiale et temporelle des moyens réticulaires élargit le marché à la planète entière. La différence n’est pas seulement quantitative mais aussi qualitative car l’édition d’un ouvrage spécialisé qui n’atteint pas son équilibre économique sur une échelle locale peut le rencontrer au niveau global.

Séparer et cloisonner le temps du penser politique (fin) de celui du penser stratégie (moyen) est l’assurance d’accuser au moins un train si ce n’est une guerre de retard. Il convient aujourd’hui d’envisager fins et moyens dans une relation dialectique accélérée et ouverte dans un monde où le temps fait la différence. Cela conduit à intégrer une dose de géométrie variable dans les projets et une ouverture vers ce que le potentiel – en devenir – des moyens permet. En d’autres termes, il s’agit d’accepter de penser et d’agir avec l’incertitude en la considérant comme une composante essentielle de l’adaptation aux nouvelles conditions, aux menaces tout comme aux opportunités. Pour la culture stratégique japonaise la fin est dans les moyens et ceux-ci font l’objet de tous les efforts. L’entraînement et la mobilisation extrême de moyens repoussés au delà de leurs limites assurent de ce fait une efficacité de surcroît. Tel est le sens de la voie de l’avantage en toute situation que l’on retrouve dans le grand classique Traité des cinq roues (Gorin-no-sho) de Miyamoto Musashi.