Ouvrage publié
par DUNOD

L'AUTEUR

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Pierre Fayard est professeur à l'université de Poitiers et directeur du Centre franco-brésilien de documentation scientifique et technique (CENDOTEC) de Sao Paulo.
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LES LIVRES

Stratagèmes du tout ou rien

31. La déception paradoxale / Stratagème de la belle. Un pas en arrière crée les conditions d’un bond futur – En accordant des faveurs qu’il n’est pas en mesure de refuser, le président qui a perdu les élections reprend l’initiative.

32. La faiblesse fatale / Stratagème de la ville vide. Lorsque le roi est nu, parader est le seul atout qui lui reste – A l’approche d’une armée ennemie à la supériorité écrasante, le général laisse les portes de la cité grandes ouvertes et s’en va jouer du luth sur la plus haute tour.

36. Grandeur de la fuite / La fuite est la suprême politique. Une bonne retraite vaut mieux qu’un mauvais combat. – Acculé, Mao Tsé Toung s’engage dans une Longue Marche qui lui assure les moyens d’une renaissance future.

33. La ligne directe

Une armée sans espion est comme un corps sans oreilles et sans yeux

Sun Tzu

Le meilleur moyen de semer la discorde consiste à user des propres dysfonctionnements, suspicions et autres jalousies… existant chez l’autre. C’est ainsi qu’Hitler élimina par la main de Staline, l’un des militaires soviétiques qu’il craignait le plus : le Maréchal Toukatchevski.

Joseph Staline se défiait de tout le monde, et à plus forte raison de la hiérarchie de l’armée. En se servant de cette paranoïa comme d’un potentiel, celui-ci fut activé par des rumeurs de trahison de la part du Maréchal et de ses proches. Accusé d’intelligence avec l’ennemi, la haute hiérarchie de l’Armée Rouge fut décapitée et les forces armées soviétiques souffrirent de doute et de désorganisation. Cela contribua de manière favorable à l’Opération Barberousse d’invasion de la Russie en 1942.

C’est la nature des situations et des potentiels qui indique quel stratagème choisir et comment le mettre en œuvre, et non pas le goût, a priori, pour tel ou tel d’entre eux. C’est en usant des penchants naturels de Staline qu’Hitler le manipula à distance. La manigance épousa le potentiel paranoïaque du dirigeant soviétique tout en lui donnant une direction particulière dans laquelle il s’engouffra.

35. La liberté des chaines

Lorsque deux sauterelles sont liées entre elles par un fil, aucune ne peut s’échapper

Proverbe chinois

Lorsqu’un faible est au milieu des requins, tout porte à penser qu’il est une proie facile et sans marge de manœuvre. Mais, les requins étant des requins, si le stratège parvient – de manière invisible – à les engager dans des conflits entre eux, ils se polariseront suffisamment pour l’oublier et le laisser ainsi vivant et libre d’agir. Ce stratagème de l’imbroglio consiste à lier les oppositions entre elles dans un écheveau inextricable.

L’énergie de chacun se consomme dans les oppositions, préparations, mises en œuvre, vengeances… de sorte que le stratège, non concerné, en sorte indemne. Les forces des acteurs majeurs de la situation deviennent les meilleures alliées du stratège, et les pires ennemies de ces acteurs eux-mêmes, portés à croire dans la légitimité de leur action et dans la confiance dans une issue favorable du fait même de la disposition de ces forces importantes.

Les espaces de manœuvre se réduisent chez les dominants aux prises, et parce que tout le monde en veut à tout le monde, nul ne peut s’émanciper de ce jeu sans fin. Cela dit, comme pour tout stratagème, son emploi est délicat et l’efficacité dépend à la fois de la cécité stratégique des autres et de l’évolution des circonstances qui transforment les statuts de chacun et la nature de leurs relations. Le passage de l’invisible au visible est toujours critique et il faut s’y préparer !

31. Les délices de Capoue

Nul homme ne peut traverser le Défilé des Belles (proverbe chinois)

Un pas en arrière crée les conditions d’un bond futur

(inédit)

A trama da beleza / Stratagème de la belle / User de la séduction d’une jolie femme / Aller au devant des désirs de quelqu’un dans un but inavoué / The beauty trap / Use the beauty to ensure a man / Utilizar una mujer para tender una trampa a un hombre

Vainqueur des Romains, Hannibal s’établit à Capoue dans l’extrême sud de la Péninsule Italienne pour se reposer et jouir des fruits de sa victoire, alors que Rome n’a de cesse de penser à sa revanche et mobilise ses forces et ses stratèges. L’élan carthaginois jusque là irrésistible, perd en impétuosité alors que celui des Romains se tend, fondamentalement animé par l’amertume de la défaite et par l’impératif de se débarrasser de ce péril  si proche d’elle. La créativité stratégique est enfant de la défaite et de la domination… Hannibal perdit la guerre punique et Rome étendit son empire sur le sud de la Méditerranée occidentale !

Lorsque la situation est désespérée, rassembler ses dernières forces en vue d’un affrontement peut paraître illusoire, voire annonciateur de disparition pure et simple. Cet effort ultime risque de se manifester comme le meilleur des points d’appui pour la force adverse afin de venir à bout d’un stratège en posture critique. Selon ce  stratagème numéro trente et un, plutôt que d’offrir l’occasion d’en finir rapidement par un engagement classique (Zheng), il est plus avantageux d’offrir à son opposant, comme sur un plateau, la possibilité de réaliser son statut de dominant dans un milieu qui va consommer cette puissance et en dévier le cours (manœuvre Ji). Ce faisant, on temporise, on atténue les effets de la défaite en travaillant aux conditions de la revanche. Cela revient à quitter le cours d’une montée aux extrêmes et d’une crispation dont l’issue avait toutes les chances d’être fatale.

En donnant tous les signes de la résignation, la relation avec celui qui est promis à la victoire n’est plus celle de l’affrontement yang contre yang. Au contraire, l’attitude yin exalte le yang du dominant et lui offre la possibilité de se révéler dans sa majesté… et ainsi d’accélérer les conditions de sa transformation en son contraire-complémentaire (yin) qui se traduira, à terme, par l’accroissement de sa faiblesse puis de sa vulnérabilité. Le vainqueur inverse le cours de sa mobilisation et de ses dispositions. En devançant cette victoire par la soumission, le stratège lui donne le sentiment d’un gain de temps dans l’obtention de ce qu’il convoitait. Dans la réalité, si le vainqueur gagne un peu de temps (tactique rapidement joué), celui qui anticipe sur sa défaite en gagne beaucoup (stratégiquement). Il préserve les restes de son potentiel, sans les engager, et s’inscrit dans un processus où sa liberté d’action, au plus bas niveau, ne peut plus diminuer mais augmenter.

La concentration de la force adverse, ce qui fondait son principe de mobilisation du fait de la focalisation de ses efforts, tend à se déliter. Ses valeurs viriles ne sont plus orientées dans le combat mais dans la satisfaction du guerrier. Ce potentiel redoutable, jusque là comme un fleuve à l’élan irrésistible se dérive dans les canaux d’une gestion et d’une consommation (les délices de Capoue).

34. Un faux mensonge sauve l'essentiel

Perte tactique pour gain stratégique..

(inédit)

O método da autolesao / Le stratagème de la blessure / Se blesser pour gagner la sympathie et la confiance de l’adversaire / Inflict injury on oneself top win the ennemy’s trust / Inflict pain on oneself in order to infiltrate adversary’s camp and win the confidence of ennemy /  The self-injury plot / Hacerse dano a si mismo para ganar la confianza del enemigo.

Un lecteur de Sao Paulo propose l’histoire suivante et demande à quel stratagème peut-elle correspondre ?

L’histoire. Un homme marié est contraint de rester tard à son travail. Un soir qu’il en sort à 22h30, il est préoccupé des doutes possibles de son épouse quant à sa fidélité. En chemin, un pneu de sa voiture crève et il s’arrête pour le changer. Pour plus de commodité, il ôte son alliance, qui s’échappe, roule dans le caniveau et se perd dans les égouts avant qu’il ne puisse faire quoi que ce soit pour la récupérer !

Il se sent alors perdu ne sachant que dire à son épouse, car jamais elle ne croira une telle histoire, pourtant vraie ! Pour s’en sortir, il prend une décision courageuse mais risquée. Une fois au domicile familial, il "avoue" une aventure d’un soir avec sa secrétaire. Ils se sont retrouvés dans un motel et c’est là qu’il y a perdu son alliance. Coupable et profondément affecté, il assure sa femme que jamais, au grand jamais, il ne tombera à nouveau dans un tel travers que lui-même ne supporte pas ! Celle-ci est d’emblée furieuse, mais au bout d’une semaine le couple se retrouve à nouveau en bons termes. L’épouse est en fin de compte reconnaissante envers son mari pour sa "sincérité", même si cela fut douloureux pour elle !

Si l’homme avait dit la vérité, la femme ne l’aurait pas cru. Elle aurait perdu toute confiance en lui, et la recouvrer aurait été hasardeux et difficile ! Dans les marchandages des procès à l’américaine, lorsque toutes les évidences semblent prouver la culpabilité d’une personne pourtant innocente, celle-ci finit par s’accuser pour implorer la clémence.

Um homem casado é obrigado a permanecer até tarde no trabalho. Sai do escritório lá por 22:30, já meio preocupado, com receio do que sua mulher ciumenta possa pensar. No caminho, estoura um pneu do carro, e o homem pára para trocar. Qdo tira a aliança para não danificá-la, ela escapa e cai no bueiro, sendo impossível recuperá-la. Ele pensou : estou perdido! O que é que eu vou dizer em casa? Minha mulher jamais acreditará nessa história! Toma então uma resolução. Chegando em casa, "confessa" à mulher que tinha saído com a secretária, que tinham ido a um motel e  lá ele perdera a aliança, mas que estava muito arrependido de ter feito aquilo, que nunca mais a trairia, etc.

A mulher se aborreceu, mas ao fim de 1 semana, o casal havia voltado às boas, e ela até se enternecera com a atitude "honesta" do marido. Se ele tivesse contado a verdade, ela jamais acreditaria, perderia a confiança no marido, e o reatamento seria muito mais difícil. Lembra um pouco as barganhas do rito processual americano : se todas as evidências apontarem para a culpa, mesmo sendo inocente,  é melhor "to plead guilty" e ficar, digamos, 25 anos na cadeia a se arriscar a ser condenado à morte. Dilema amargo... 

Lorsque, objectivement, dire la vérité est contre-productif tant les apparences sont contraires, il est paradoxalement plus astucieux, pour sauver l’essentiel, d’assumer un mensonge plutôt que de s’engager dans un combat perdu d’avance. Le risque d’une perte tactique limitée est joué pour un gain stratégique. Lorsque les croyances et les représentations sont plus fortes que la vérité, alors le réalisme stratégique commande de faire avec et s’y adapter ? Dur à admettre !