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par DUNOD

L'AUTEUR

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Pierre Fayard est professeur à l'université de Poitiers et directeur du Centre franco-brésilien de documentation scientifique et technique (CENDOTEC) de Sao Paulo.
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LES LIVRES

Zatoichi et le zen du sabre

Le danger n’est pas dans le sabre, mais dans celui qui le tient !

Zatoichi-t

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Dès lors que l’attention est vampirisée par un sabre (ou une menace quelconque) au détriment de celui qui le tient, la liberté d’action s’évanouit et la vulnérabilité survient.

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Zatoichi, le samouraï aveugle, n’agit qu’à propos : dans la seule fugacité de l’instant où l’action s’impose, rien d’autre n’a d’importance. Avant : l’expression de ses dispositions le rendrait fatalement vulnérable, après : la mort l’aurait déjà frappé !

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Physiquement incapable de voir autant le sabre que celui qui le tient, Zatoichi n’en fait aucun cas. Sa présence vitale est centrée sur la seule chose qui compte : le champ vibratoire du milieu dont il est composante. Aucune intention particulière ne vampirise sa constance dans ce seul immédiat qui compte. Aucune peur ou attente n’interfère entre sa perception et son action. Cela supprime tout facteur de décalage ou de retard, et le rend souverainement libre.

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Au début du film de Takaeshi Kitano, Zatoichi se trouve au creux d’une dune, ce qui raisonnablement apparaît comme un désavantage ! Cette vulnérabilité au regard des voyants, abuse et attire des mécréants en quête d’occasion. La précarité de la proie les gonfle d’orgueil et de suffisance, et désarme bientôt leur vigilance. Oublieux de l’ensemble, ils ne raisonnent plus et se sentent en mesure d’imposer leur volonté à la situation.

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Le poisson qui convoite l’appât est déjà pris

Proverbe chinois

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Alors qu’ils sont saisis par l’appât qu’ils jugent déjà acquis, Zatoichi demeure concentré dans le champ de l’instant. Déjà un premier mécréant se gausse d’être en possession de son sabre. La convoitise et la passion irraisonnée du voleur le déséquilibrent et créent le vide qui appelle l’éclair de la frappe. Le sabre est dans la main de Zaoichi alors que le voleur agonise.

Privilégier une attitude stratégique permet de tirer profit d’un tout sans limite dont on demeure partie prenante, alors qu’un comportement étroitement tactique se saisit d’un avantage localisé sans souci du champ relationnel dans lequel il s’insère. Le premier participe de l’interaction générale quand le second prétend agir et s’imposer de manière autonome, isolée et coupée de l’ensemble.

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Culture stratégique japonaise

Une culture de la stratégie résulte, pour partie, d’une relation entre une société et les caractères particuliers d’un espace physique et de voisinage dans lequel elle s’est constituée au cours de son histoire. Un pays enclavé, profond ou montagneux ne développera pas son art du comment faire pour assurer sa survie et atteindre ses objectifs, de la même manière qu’un pays ouvert de toutes parts sur l’océan.

Dans leur commerce avec le continent, les îles et archipels sont confrontés à la nécessité de penser et d’organiser une double rupture de charge : à l’embarquement et au débarquement. Cela induit plus qu’ailleurs un impératif de maîtrise logistique et des communications dans lequel l’intelligence joue un rôle majeur. Comme l’Angleterre, le Japon a très tôt développé une culture de l’information, et son histoire en témoigne. Longtemps ce pays ne se considérait ni d’Asie, ni d’Occident, mais... japonais !  Un sentiment communautaire fort anime ces sociétés isolées du continent par la coupure maritime.

Le temps et le rythme représentent un autre facteur de différenciation entre les cultures de la stratégie. Dans les sociétés rurales où les connaissances et l’expérience des anciens font référence, le passé est privilégié. Aux Etats Unis d’Amérique, le futur est ouvert, en permanence à construire et la technologie y a toute sa place. Pour qualifier sa difficulté à se projeter au delà du présent, le Brésil a conçu le concept d’immédiatisme. Au Japon, le présent englobe tout et le bouddhisme n’y est pas étranger. Le passé est la représentation présente de ce qui fut, et le futur, la représentation présente de ce qui peut être plus tard. Face à la lame d’un sabre, toute l’attention doit être concentrée dans l’instant.

Dans le Gorin-no-sho[1], Miyamoto Musashi dit que chercher à s’opposer à son ennemi est déjà trop tard !

Devant l’alternative extrême de la vie ou de la mort, le raisonnement est inopérant car trop lent. Le samouraï se fie à ses sensations dans une communication immédiate avec la réalité des faits. Le philosophe Kitaro Nishida dont Ikujiro Nonaka s’est largement inspiré dans son approche de la gestion du savoir, parle d’intuitions-actes, qui est aussi une forme d’anticipation.

Par rapport à la culture stratégique chinoise, celle des politiques et des lettrés pour qui la durée importe, la déclinaison japonaise est opérationnelle et tactique : ici et maintenant moyennant une dévotion totale à l’objectif.


[1] Rédigés au seizième siècle de notre ère, le Gorin-no-sho et le Hagakuré constituent les deux ouvrages de référence du budo, ou la voie du guerrier.

Maintement est le moment, et le moment est maintenant écrit quant à lui Jocho Yamamoto dans le Hagakuré. Au vingtième siècle, le romancier Yukio Mishima rappelle que la voie du samouraï c’est la mort  et que penser à la vie ou à un quelconque « après » racornit l’action et appauvrit l’investissement dans le présent.

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[1] Rédigés au seizième siècle de notre ère, le Gorin-no-sho et le Hagakuré constituent les deux ouvrages de référence du budo, ou la voie du guerrier.

Perception et intuition

Si tu cherches consciemment à t ‘opposer à ton ennemi, tu es déjà en retard

Minamoto Mushashi

L’éducation de l’intuition est centrale dans la culture du samouraï, et pour le philosophe Kitaro Nishida, si l’on essaie de définir l’intuition sur le plan du concept abstrait, on ne pensera qu’à un état statique. En fait, elle consiste à saisir la réalité par l’intermédiaire de notre corps. Ainsi, doit-elle s’appeler l’intuition-acte. L’attitude budo induit une communion participative avec l’environnement, qui supprime la durée entre l’origine et la manifestation d’un signe, sa perception et, en conséquence, l’effet ou la réaction adéquate à celui-ci. C’est pourquoi on dit au Japon que c’est en observant le mouvement des carpes dorées dans l’étang, que le sage détecte la proximité du tremblement de terre. Tout comme la sensibilité immédiate des carpes dorées rend compte des mouvements telluriques, les Japonais sont à l’écoute permanente du changement imperceptible des circonstances, qui, en s’imposant à eux leur donnent l’opportunité de développer leur do, leur voie et d’être justes.

Le Réveil du samouraï, p. 27.