Sun Tzu correctement expliqué aux Occidentaux
Comprendre et appliquer Sun Tzu
La Pensée stratégique chinoise : une Sagesse en ActionAuteur : Pierre Fayard. Editeur : Dunod/Polia Editions. Année de parution : 2004, 2e édition augmentée : 2007.
Sun Tzu correctement expliqué aux Occidentaux, simplement et sans pédanterie, sans pour autant trahir ni déformer la teneur des enseignements du Maitre : voici, en substance, le tour de force assez exceptionnel réalisé par l'auteur de ce livre concis, et ce dernier n'est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, l'acuité intellectuelle et la pédagogie hors-normes d'une David-Néel en ce sens que la "Pensée stratégique chinoise" dont il question, à l'instar des fondements du bouddhisme tibétain rapportés par l'orientaliste au siècle dernier, s'adresse aux esprits doués de raison quelle que soit leur culture d'origine.
On aurait en effet grand tort de s'imaginer que l'école stratégique chinoise ne s'adresse qu'aux chinois, et que l'environnement socio-économique occidental est exempt de yin, de yang, de ji ou de zheng : ces modes de lecture de la réalité et du fonctionnement de la matière nous concernent pleinement, et nous gagnerions à profiter d'un enseignement adapté et praticable, apte à nous faire comprendre précisément de quoi il en retourne.
C'est à présent possible avec cette explication de texte portant sur 18 stratagèmes tirés de l'"Art de la Guerre", une référence ancestrale en matière stratégique, à la lecture de laquelle elle prépare et initie. Après l'avoir lu, médité et pratiqué, non seulement vous aurez compris pourquoi l'"Art de la Guerre" ne s'adresse pas plus aux stratèges chinois qu'aux autres (c'est d'ailleurs loin d'être le seul courant intellectuel ou spirituel oriental dans ce cas de figure, mais c'est un autre débat), mais vous disposerez de surcroit de nouveaux référentiels de pensée permettant la mise en lumière de ressources, potentiels et marges de manœuvres insoupçonnés jusqu'alors.
Je ne résiste pas au plaisir de fournir ci-dessous un petit résumé (du moins, ce que j'en ai compris) du plus emblématique des stratagèmes de Sun Tzu abordés par l'auteur :
L'eau fuit les hauteurs : le stratège a pour vocation de favoriser le travail de la nature, pas de s'épuiser en vaines confrontations avec des protagonistes contre lesquels il ne peut lutter. Plutôt que de livrer tout seul des combats perdus d'avance, éventuellement planifiés par des adversaires organisés dont il risque de renforcer la détermination, il ne se laisse pas dicter sa conduite ni emprisonner sa pensée mais recherche au contraire l'économie élégante des forces et des moyens afin d'atteindre ses objectifs à moindre coût. Pour ce faire, il use naturellement de ruse et de déstabilisation, en ce sens qu'il a apprit à relativiser l'existence et l'importance de ses propres représentations mentales et celles de ses contemporains, et son action se déploie simultanément dans l'espace, dans le temps, et dans le sillage d'entités tierces dont il utilise et canalise la dynamique.
Ainsi, l'esprit du stratège ne se conforme pas aux représentations sociales (si ce n'est pour les orienter à sa convenance et bien qu'il sache donner le change) et n'hésite pas à envisager les "chemins naturels" et peu orthodoxes si ceux-ci sont économiques et efficients, particulièrement lorsqu'il identifie une convergence d'intérêts qui emportera validation sur le terrain. Il ne s'agit pas tant de faire preuve de créativité que de la perception juste et claire qui la préside, ce qui permet de régler son propre comportement sur ceux des acteurs de l'environnement et de profiter mécaniquement des vulnérabilités et opportunités offertes par un monde en mouvement, notamment en intégrant dans son propre jeu les préoccupations locales d'autrui. De même qu'on évitera si possible de faire monter une pente à un fluide parce-que c'est énergétiquement coûteux, on gagnera des batailles avec élégance et économie en les rendant hors-sujet, c'est-à-dire en décalant l'affrontement dans l'espace et dans le temps, depuis un terrain défavorable (dicté par l'adversaire ou les circonstances) vers un terrain favorable (mis en scène par le stratège).
Fameux cas d'école dit "Encercler Wei pour sauver Zhao" : si un ennemi puissant attaque un territoire allié, mieux vaut lancer une offensive déterminée sur les positions vitales et dégarnies de l'ennemi plutôt que d'accourir au secours de l'allié, car l'adversaire s'attend naturellement à une telle réaction et a dimensionné son agression en conséquence. Ce chemin naturel, économique et efficace provoque un transfert de l'initiative à l'avantage des défenseurs, lesquels peuvent à présent conduire le rythme du conflit plutôt que de le subir.
