INTELLIGENCE CULTURELLE DE LA STRATEGIE - 3 -
Cours, Master Intelligence Economique & Communication Stratégique.
Institut d'Administration des Entreprises - Université de Poitiers, 2012.
La notion
d'acteur désigne tout être individuel ou collectif dont les intérêts, les
valeurs et les intentions sont le fruit croisé de la nécessité, de ses capacités
et handicaps, de ses ambitions et des opportunités qu’il rencontre ou qu’il se
crée. La nature des relations entre des acteurs peut se dérouler selon une
logique de jeu à somme nulle ou constante où ce que l’un gagne
un autre le perd, et dans ce cas l’interaction débouche sur le conflit. L’autre
possibilité relationnelle est gouvernée par une logique de jeu à somme
variable qui peut se révéler positive, égale ou encore négative. Cette
alternative permet à des acteurs de s’associer en vue d’une création de richesse
à partager si leur stratégie concrétise leurs espérances. Cette forme
d’association se manifeste dans la recherche dite pré-compétitive lorsque des
concurrents rassemblent leurs efforts à l’intérieur de limites précises, pour se
hisser collectivement à un niveau qu’ils ne pourraient atteindre chacun
isolément.
Le projet d'un acteur dans son environnement appelle la notion
complémentaire d'enjeu dont l’importance découle de la valeur que
celui-ci lui accorde. S’il l’assimile à un intérêt vital, lui porter préjudice
équivaut à un casus belli. La détermination de ce type d’intérêts se
fonde sur des critères d'ordre objectif et subjectif. Lorsque le même
communique explicitement à l’autre où son intérêt vital commence, il fixe une
limite dont le franchissement entraînerait l’extrême de sa réaction.
En
revanche, lorsqu’il convoite un enjeu particulier, son habileté le porte à faire
en sorte que l’autre lui attribue moins de valeur. La stratégie dite du salami
ou de l’artichaut consiste à absorber un enjeu par tranches, soit de
manière insensible pour l’adversité comme le fît Adolf Hitler avant 1940 en
grignotant par petits bouts l’objectif global de bâtir l’hégémonie allemande sur
l’Europe. Dans l’espace des représentations subjectives réside une marge de
manœuvre psychologique. Lorsque la conscience de l’importance d'un enjeu est
faible, la détermination à le défendre diminue, et cela le rend plus
économiquement accessible à celui qui le convoite.
On ne fait pas de
stratégie pour la stratégie, mais parce que des sujets conçoivent des projets
qui se heurtent à la résistance du réel ou à l’hostilité de concurrents. C’est
pourquoi on dit que la politique détermine la fin, soit l'objectif, et
que la stratégie conçoit et met en œuvre les moyens nécessaires à sa
réalisation. En toute logique, la stratégie doit demeurer inféodée au projet
qu’elle sert. Perdre de vue cette perspective qui lui donne sens la condamne
souvent à des entreprises contre-productives.
Un projet, entendu
comme une vision du changement, transforme au besoin un handicap en un point
d'appui pour la constitution d'un avantage. Le Japon, pays dépourvu en
ressources naturelles, retourne son handicap au moyen d'une mobilisation totale
de ses ressources humaines et culturelles. Il se concentre sur l'importation
d’idées, les optimisent au moyen de son industrie et de son savoir faire, pour
finir par exporter des produits notablement améliorés. Tel est l'objet de la
stratégie générale de la Maison Japon.
La situation géographique de
la Grande-Bretagne lui enseigna l’importance de la maîtrise des mers dès lors
qu’elle se conçut comme un acteur collectif. Dominer l’espace maritime, ses
couloirs et ses verrous au moyen d’une marine supérieure à la somme de ses deux
premières rivales tout en maintenant un équilibre neutralisant en Europe devint
pour elle une constante politique et stratégique. La paralysie relative de ses
compétiteurs continentaux permit à Londres de disposer d’une suprême liberté
d’action outre-mer, moyennant la plus grande économie des
forces.
Indépendamment des ambitions poursuivies, s’assurer des
conditions de la survie constitue le niveau de base de toute stratégie. Parce
que les rapports de forces, les techniques, les enjeux et les circonstances sont
soumis à de perpétuelles variations, le simple maintien d’un statu quo justifie
la stratégie. Conservation ne signifie pas immobilisme ou abandon d’une posture
offensive. La permanence d’un état jugé satisfaisant passe souvent par des
opérations limitées contre des facteurs de perturbation ou à l’encontre de
perturbateurs eux-mêmes. À partir d’une position défensive forte,
Clausewitz1 recommandait une défensive-offensive faite
de coups limités mais habilement portés, soit d’un ensemble d'actions
préventives exercées de manière précise et ponctuelle.
Toute interaction
comporte une part de coopération même dans le cas d’un conflit total, l’issue ne
peut être qu’un retour à la paix ce qui suppose un minimum de communication. Il
est par ailleurs rare que les grandes oppositions qui structurent une époque ne
comportent une part de collaboration. Les USA et l’URSS, "belligérants relatifs"
de la Guerre Froide, partageaient derrière l’éventail de leurs raisons
objectives d’en découdre, un intérêt commun supérieur qui leur imposait de ne
pas entrer dans une mécanique dangereuse de course aux extrêmes.
En dépit de
leurs différents affichés, les deux Grands géraient le monde avec intelligence
et maintenaient ainsi leurs rangs et leurs statuts. Après le temps des blocs,
nous sommes entré dans l'ère du stratomonde . Cet espace flou qu'est notre monde
global, avec ses trois domaines de mobilité : l'espace, les océans et la masse
humaine, et l'ensemble des pôles ancrés dans les Etats-terriens, constitue le
"stratomonde"2 dans lequel nous vivons au même titre que
le ou les "écomondes" de Braudel, leurs liaisons s'effectuant à travers les
grands flux commerciaux du globe.
Le nombre d’acteurs impliqués est lié
à l'espace utile et praticable, et avec lui se profile la diversité des
cultures. De notables différences apparaissent entre d'une part temps et espace
mesurables communs à tous, soit le temps des horloges selon le philosophe
Bergson, et d'autre part temps et espace vécus renvoyant à des visions du monde
et à des systèmes de valeurs particuliers.
La pensée stratégique d'un acteur
collectif, sa façon de collaborer ou de se comporter dans un conflit est le
produit de sa géographie ce qui dans l'histoire change le moins comme
le rappelait Bismarck après Napoléon, mais aussi de son passé, de ses ambitions
et des idées qu’il se fait de lui-même, du monde et de sa relation avec
celui-ci.
Apports de la
géopolitique
L’intelligence de l’espace a été remarquablement
abordée par l’Allemand Friedrich Ratzel 3 à travers le
concept de géographie politique plus connu aujourd’hui sous le vocable de
géostratégie 4. C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle,
Ratzel dote une puissance allemande arrivée tard dans le concert des nations et
dans un monde déjà partagé par les grands empires, d’une analyse porteuse d’un
projet.
Au service du point de vue de l’Allemagne émergente sur la scène
mondiale, la géographie politique qualifie les espaces de la planète et leurs
communications stratégiques moyennant une double approche. La première est
descriptive quand la seconde s’inscrit dans la perspective de l’intérêt de
l’Allemagne et de ses conditions d’expansion à la charnière du XXe siècle.
Le penseur allemand distingue les lignes de force qui organisent l’espace en
y aménageant la possibilité de la communication physique. Il étudie
l’articulation des voies permettant les flux de richesses et il en localise les
verrous et charnières. Cette vision panoramique structurée, procure les moyens
d’une prospective comme stade intermédiaire d’une projection de puissance
appuyée sur une intelligence des espaces.
À la question de savoir comment
développer une présence et une puissance dans un monde déjà fort occupé par les
puissances coloniales européennes, Ratzel désigne des vides porteurs
d’alliances. L’Italie, le Japon et la Chine, acteurs jusque-là peu considérés
par les Grands du moment, la Grande-Bretagne et la France, sont des alliés
potentiels pour assurer à l’Allemagne la sécurité et la durée de son
expansion.
Friedrich Ratzel réalise un travail scientifique tout à fait
passionnant pour tout amateur de géographie et d’histoire. Sans états d’âme, il
souligne l’importance vitale d’une vision géostratégique pour une nation.
Correctement partagée par un pays, elle imprègne les mentalités au point de
provoquer la fusion des intérêts particuliers dans le collectif.
Les
citoyens trouvent alors un plus d’indépendance en se dévouant au service de
l’Etat. Des idées directrices s’emparent des esprits et guident la volonté
des individus d’un territoire déterminé. Tant que ces idées règnent, règne
l’Etat. A l’instar de l’Angleterre, Friedrich Ratzel démontre à quel point,
un empire n’a pas d’amis mais que des intérêts.
Pour l’exercice du
contrôle planétaire, Ratzel insiste sur la maîtrise des communications aux
niveaux maritime et terrestre.
Un réseau de places fortes articulées entre
elles et correctement placées aux carrefours des voies de passage, représente un
dispositif astucieux de contrôle de vastes territoires sans s’épuiser à en
occuper toute la surface. Il cite en exemple la stratégie impériale britannique
dont l’emprise sur la Méditerranée s’appuie sur Gibraltar, Minorque, Malte,
Chypre et l’Egypte. L’absence de gestion d’espaces inutiles renforce les moyens
de la mobilité. À l’Ouest, l’Archipel des Açores situées pourtant au centre
névralgique de l’Océan Atlantique est laissé à la domination du petit allié
portugais plutôt que de coûter une conquête et une
occupation.
La géographie politique démontre l’imbrication étroite qui
existe entre communication, information et stratégie. Les espaces n’y prennent
sens que par rapport à la communication. Sur l’élément liquide, voie de passage
par excellence, la mobilité donne l’emprise sur les liens et flux entre les
portes des continents. Encore faut-il disposer de la connaissance qualitative et
de l’information sur les sources et les marchés. Celui qui transporte,
transforme et vend possède une vision autrement vaste et englobante que les
producteurs et acheteurs cantonnés dans une conscience très localisée de leurs
besoins.
Le père de la géographie politique conclut à la supériorité des
puissances maritimes sur les continentales qui limitent leur vision à leur
sécurité terrestre par rapport à leurs proches voisins. Chaque puissance
navale succombe au monopolisme 5. Celui qui voit loin
et combine connaissance, mobilité et connexions lointaines, dispose d’une
puissance sans commune mesure avec sa taille. Ce constat souligne toute la
différence qui existe entre un acteur qui demeure les pieds dans sa glèbe
locale, même très riche, et celui qui articule ses moyens dans des réseaux
planétaires, accélère les mouvements et fait jouer à son profit les
complémentarités !
Dans son histoire, la France privilégia le continent par
rapport à l’appel du large bien que le Cardinal de Richelieu ait en son temps
donné une direction pourtant fort juste. La première chose qu’il faut faire
est de se rendre puissant sur mer, qui donne entrée à tous les Etats 6. Pour Friedrich Ratzel, être ouvert à toutes les stimulations
tout en restant à l’abri d’une entité fermée, voilà la garantie d’une croissance
qui atteindra la perfection. Tel fut l’avantage des insulaires dans cette
capacité à faire coïncider ouverture et appropriation comme condition de
puissance.
Selon la situation et l'histoire de chaque acteur, se forgent des
cultures et des réflexes stratégiques plus ou moins spontanés. De petits pays
sans profondeur spatiale comme le Portugal et la Hollande se pensent et se
comportent d’une même manière tout à fait différente à celle d’une
Russie-immensité géographique ou qu'une Chine-immensité démographique et
temporelle. Portugais et Hollandais se procurèrent dans le grand large des
conditions d’indépendance par rapport à leurs puissants voisins continentaux. La
conquête et l'activité maritimes leur conférèrent une mobilité et un poids
stratégiques largement supérieurs à ce qu’ils pouvaient escompter de leurs
seules dimensions physiques en Europe. En revanche, l’étendue de la Russie et la
densité démographique de la Chine les lestent d’une gravité qui entre
historiquement en contradiction avec leurs velléités d’expansion. À l'intérieur
de cet espace commun et en partage appelé Terre, chacun développe sa culture
stratégique : sa manière de penser et mettre en œuvre son action dans des
environnements traversés par les intentions en actes des autres. Le concept de
stratomonde rend compte de cette réalité complexe.
La validation de
toute stratégie passe par l'épreuve de vérité des faits. Tout acteur
rencontre des forces et des êtres agissants aux comportements et
finalités diverses. Il doit utiliser des moyens qui lui permettront d'atteindre
ses objectifs en dépit des forces contraires sises dans son environnement. Une
stratégie, si parfaite et séduisante intellectuellement soit-elle, se confronte
à une réalité où rien, ou si peu, se passe exactement comme prévu.
Pour
Clausewitz, le stratège lutte en permanence contre des forces de frottement
ou frictions 7 qui objectivement s'opposent au
déroulement du plan, soit de l'intention en actes. L'entropie affecte l'ambition
initiale, perturbée par ce qui advient et par les fluctuations de la place des
acteurs et l’évolution des circonstances.
La réalité résiste et il faut en
prévoir la variabilité et surtout en identifier les indices recommande
Beauffre qui compare les solutions de la stratégie à une cuisine qui devrait
marier des ingrédients en constante transformation 8.
Une fois l'action engagée, l'information et la communication assurent les flux
entre le centre de décision et les moyens en situation. Elles maintiennent la
tenue d'un cap et permettent les adaptations.
Chronostratégie et représentations
japonaises du temps
Il n’y a rien dans le monde qui n’ait
son moment décisif et le chef d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et
de choisir ce moment 9.
L’efficacité stratégique
consiste à réussir ses calculs de temps 10, soit de ses
déplacements et des variations de ses positionnements en fonction de l’évolution
des circonstances et du jeu des autres acteurs. La chronostratégie
recouvre la recherche de la maîtrise du temps et des rythmes de soi-même et
des autres dans la perspective des rencontres qui les réunissent. La manière de
se représenter et de vivre le temps a une incidence directe sur la capacité
stratégique d'un acteur, sur ses choix et sur les modalités de leur mise en
œuvre. Penser la possibilité de l'action dans le seul cadre d'un présent ou d'un
futur trop proche limite considérablement un jeu qui se résume alors au coup de
force ou au coup de dés, moyennant les conséquences désastreuses que cela peut
entraîner. À l'inverse, un travail dans la durée permet d'imaginer des
progressions et des combinaisons, et de planifier l'action en vue d'échéances
favorables ou de les créer si elles font défaut.
Temps et espace peuvent
être interchangeable et un surcroît de l'un peut compenser un déficit de
l'autre. Napoléon puis Hitler apprirent à leurs dépens en Russie que l’espace
peut se transformer en temps. En 1813, les dimensions de la rythmique du Russe
Koutosov prirent le pas sur la cinétique napoléonienne qui frappait dans le
vide, déphasée qu'elle était sur un terrain aux dimensions inappropriées pour
elle. Sur ce même registre, c’est en jouant sur le temps que la Chine ancestrale
s’est agrandie en assimilant culturellement les contrées d'origine de ses
conquérants. Fait singulier, l’Empire du Milieu transformait ses défaites
militaires en expansion territoriale.
Savoir jouer du temps, donner du
temps au temps pour être prêt aux moments opportuns participe du grand art
du stratège. Les petits hommes sont toujours pressés soutient un proverbe
chinois, là où le sage progresse lentement car il maîtrise le rythme et a la
vision de l'ensemble.
La pensée stratégique nippone accorde une importance
vitale à la notion de rythme. Dans toute confrontation recommande Minamoto
Mushashi 11, il faut identifier les rythmes ascensionnel
et décadent... les rythmes concordant et discordant. Pour cet auteur du
XVIe siècle, à la fois mythe et symbole de l'esprit samouraï ou budo,
la connaissance du rythme de l'adversaire est le préalable à l'emprunt d'un
rythme inattendu pour l'ennemi... d'un rythme vide né de l'intelligence.
Toute stratégie, comme tout mouvement, apparaît comme un composé particulier de
temps et d'espace, de durée et de densité. Pour les Japonais, c’est dans les
interstices des rythmes adverses qu’il existe des possibilités de victoire.
Puisque le vide et le plein s'engendrent mutuellement, l’identification de leur
moment permet de positionner l'action avantageuse d’un plein à l’intérieur d’un
vide. Lorsque le plein (concentration) d'une attaque emplit le vide
(vulnérabilité) d'une cible, alors l'action est harmonieuse. Elle peut se
dérouler dans un temps long, mais aussi s'inscrire dans une fenêtre
d'opportunité extrêmement brève. Le sens du rythme est à la base de la création
de l’avanrtage. De la capacité à découper le temps d'un mouvement en
micro-rythmes, naissent des occasions propices. À l’inverse, le choc du plein
contre le plein est destructeur et hasardeux.
Dans cet esprit, le budo
développe une philosophie de la présence totale à l’instant. L’immersion
intégrale du guerrier dans le présent le rend apte, y compris dans la situation
la plus désespérée, à prendre une initiative dans l’initiative adverse
s’il gagne l’intelligence du rythme adverse. À mains nues devant une attaque au
sabre, deux fractions de temps sont favorables à cette initiative dans
l'initiative. Le premier survient lorsque l'adversaire arme le sabre ce qui le
découvre et crée un vide favorable. Le second se manifeste lorsque la
trajectoire du coup ne peut plus être déviée de sa course, ce qui prive
l’adversaire de la liberté de l’adaptation en fonction d’un changement brusque
de circonstances. Dans le premier cas, le guerrier insère son action dans la
micro-béance de la phase montante de concentration de l’énergie offensive de son
adversaire, et il se saisit ainsi de l’initiative.
Cette action à
contretemps de la rythmique adverse se fonde sur l’alternance armer-frapper. En
étant littéralement happé par le mouvement ascendant de l’arme, le guerrier
renverse les rôles en épousant le rythme ascendant de l’autre pour finir par le
déposséder de son contrôle. En aïkido, cette technique d'entrée positive dans ce
mouvement adverse offensif se nomme irimi omote en ce qu'elle s'appuie
sur un mouvement dit positif (omote).
Dans la mesure où temps,
espace et vigilance n'ont pas permis la réalisation de cette initiative, il
existe une deuxième fenêtre d'action. Il faut alors traverser le courant
critique, soit la ligne qui passe sous la trajectoire attendue du sabre
lorsque sa descente devient inéluctable. L'engagement résolu et très rapide sous
la direction de frappe, doublé d’un pivot de cent quatre vingt degrés, dispose
le samouraï aux cotés de son adversaire et face à la même direction que lui ! Il
s’est saisi du centre du mouvement, ce qui le rend à même de le conduire. Son
déplacement a généré un vide où l’attaque se disperse. Cette figure se dit en
aïkido irimi ura, négatif du fait qu'il se situe dans un moment plus
"tardif" du mouvement adverse.
Dans un cas comme dans l’autre, être un rien
trop en avance ou trop en retard signifie l’échec immédiat. On faisant un avec
l’attaquant du fait d’une plus grande intelligence du mouvement, l’harmonie des
forces est maintenue et le plein rencontre le vide. Cela suppose un entraînement
qui développe une extrême présence à l’instant car lorsque l’alternative est la
vie ou la mort immédiate, le loisir de la réflexion serait fatal.
Les
Japonais ont une conception de l'espace-temps originale à travers le concept de
ma qui englobe à la fois temps et espace et qui constitue une
composante importante de la communication. Ma désigne l'espace
entre deux choses, le temps entre deux événements 12.
Intervalle, il rassemble une notion spatiale et une notion temporelle. Du fait
de cette coexistence quasi-fusionnelle entre ces deux dimensions, c'est à
l'intérieur de la perception ouverte par ce concept que l'acteur se crée
l'occasion : fruit de la coïncidence intime entre la disposition dans l'espace
et le moment du temps. L'art stratégique de la relation prend en compte la
distance dynamique entre les êtres et/ou les objets, soit l’espace-temps
nécessaire à leur mise en connexion potentielle ou réelle. Il s'agit d’un savoir
faire de la tension et de la limite sur laquelle se maintenir dans une
vigilance permanente. Si le seuil de l'espace-temps du danger n'est pas franchi,
il existe néanmoins comme potentiel ce qui le rend "réel". Cette dynamique de
l’harmonie se retrouve autant dans la recherche de l’équilibre dans l'espace,
que dans les maillages établis au niveau planétaire par les différentes
composantes de la Maison Japon. L'information représente l’influx
nerveux qui circule entre les composantes de l'ensemble. Elle est la matière de
cette tension dans l'espace et dans le temps, tout comme entre le passé et le
présent, le présent et le futur. Le samouraï placé entre la vie et la mort,
maîtrise ses communications à l’écoute des signes indicateurs des intentions
adverses. Le livre de référence des samouraïs, le Hagakuré 13 , recommande de choisir systématiquement l'extrême de la mort
dans le cas d'une alternative avec la vie, car elle entraîne la plus extrême
mobilisation des moyens, et de ce fait, la plus grande capacité de
réaction.
En tactique, la notion de ma-aï est centrale dans le
kendo tout comme dans l'aïkido. Aï rajoute la notion d'harmonie soit d'union des
contraires au ma. Ma-aï recouvre le temps dynamique nécessaire à
"vivre-franchir" pour atteindre le partenaire ou être atteint par lui. Respecter
le ma-aï procède d’une discipline exigeante qui vise à se positionner sur le
seuil de la sécurité dans un état de présence totale à l’instant, et l'adepte
des arts martiaux n'a d'autre finalité que de se perfectionner dans cette
recherche. En permanence sur ce fil de rasoir, cette tension parfaite se
retrouve dans l'image utilisée par le maître archer Kenzo Awa 14 qui recommande que l'arc imposant utilisé dans le kyudo
soit comme relié par un fil de soie à la fois au ciel et à la terre.
L'archer doit éviter de rompre ce fil. Au Japon, on dit que la fin est dans les
moyens car le souci permanent de se perfectionner procure l’efficacité comme une
conséquence de ce travail. La tâche des anciens samouraïs consistait en une
préparation intense pour qu’en toute situation et indépendamment des
conditions, ils soient capables de tirer profit des micro-rythmes où insérer
leur action. Or, dans cette optique, le raisonnement intellectuel est trop lent
pour à la fois saisir et agir, c’est pourquoi cette culture développe au plus
haut point l’intuition qui permet de se rapprocher de l’instantanéité
indispensable lorsque la vie est en jeu.
Chaque
culture, chaque acteur développe une manière propre de vivre l’espace et le
temps. L’ignorance de ces différences condamne à l’incompréhension et handicape
toute possibilité de collaboration. L’anthropologue nord-américain Edward Hall
distingue entre les individus monochrones soucieux de ne faire qu’une
chose à la fois et les polychrones pour qui il est essentiel de mener
plusieurs actions simultanément 15. Si chacun
n’accepte pour légitimes que ses représentations particulières, les premiers
trouveront les seconds pagailleux alors qu’en retour ceux-ci les déclareront
tristes à mourir. La conscience de cette diversité est importante en stratégie
ou art de la rencontre. Des variations existent aussi entre les cultures quant
au délai entre décision et mise en œuvre. Il est des civilisations où ce temps
peut être très long. Même si aucun signe de passage à l’acte ne semble apparent,
il peut s’agir de l’attente du moment le plus économique en termes
d’investissement face à une résistance cabrée lors de la décision. Connaître ses
propres modalités d’être, de se représenter et d’agir dans le temps et dans
l’espace, revient à être au fait de ses atouts et de ses faiblesses par rapport
à la rencontre.
1.De la guerre, Ed. Lebovici, Paris 1989.
2. "Du Stratomonde", Amiral Guy Labouérie, in Défense Nationale, Mars 1994.
3.La géographie politique, les concepts fondamentaux, Friedrich Ratzel, Ed.
Fayard Géopolitiques et stratégies, Paris 1987.
4.Nous n’entrons
volontairement pas dans le débat, certes pertinent, entre géographie politique
et géostratégie où se retrouve toute la différence qui existe entre les niveaux
de la politique (fins) et de la stratégie (moyens).
5. Op. cité.
6. Cité
par Pierre Naville in Mahan et la maîtrise des mers, Berger Levrault (épuisé).
7. Clausewitz, op. cité.
8. Beauffre, op. cité.
9. Cardinal de Retz
10. Amiral Guy Labouérie, op. cité.
11. Écrits sur les cinq roues, Ed.
Maisonneuve & Larose, Paris, 1985.
12. *Ce
titre signifie littéralement Caché dans la feuillée. Le Japon moderne et
l'étique samouraï, la voie du Kagakuré, Yukio Mishima, Arcade Gallimard, Paris
1985.
13. Op. cité.
14. Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc,
Herrigel, Dervy Livres 1970.
15. La danse de la vie, Temps culturel et temps
vécu, Edward T. Hall, Le Seuil, Paris, 1992.
Pierre FAYARD, 2003.




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