STRATEGIE DE L'OISEAU DE MER
Si le fou de Bassan prenait son temps pour calculer l'angle de sa chute par rapport aux poissons qui nagent dans l'eau troublée de l'océan, la vitesse de la vague, sa densité et son possible reflux... il ne mangerait pas grand chose et dépérirait très vite. Au lieu de cela, sa vivacité est sans pareille au milieu d’une foule de congénères tous animés d'une même fringale et de la même nécessite de survie. Le fou de Bassan ne s'interroge pas de savoir avant de pouvoir, le fou de Bassan agit en s'adaptant en permanence aux conditions changeantes de l’environnement et le fou de Bassan persiste et signe dans les airs comme sur terre en "se mouillant" dans l'océan.
Mais nous ne sommes pas des fous de Bassan ou cela se saurait, nous sommes les animaux qui nécessitent le plus d'éducation avant l'indépendance, et plus aujourd'hui que jamais, un apprentissage constant. Paradoxalement pourtant, le fou de Bassan n'est pas un ignorant. Il sait la résistance de l'air, l'effet de la rupture de densités entre l'air et l'eau sur sa trajectoire vers sa cible immergée en mouvement, le gain de cinétique du à la combinaison de son poids avec la distance qui le sépare de sa proie, et beaucoup d'autres contingences, contraintes et conditions qui affectent sa stratégie et ses manœuvres. Pourquoi, comment ? Elémentaire très cher Watson. Parce qu'il y a gouté, éventuellement s'est planté mais y a retourné sans état d'âme. Qui lui a dit ? Mais personne, il le sait et le sent, et cela lui donne l'efficacité nécessaire.
L'instinct lui a tout appris, son savoir est comme inscrit dans ses gènes qu'il lui suffit d'actualiser et dérouler prestement au sortir de son œuf sous peine de raccourcir son temps sur la planète. A peine s'est-il élancé lors de son premier envol qu'il sait qu'il doit plonger et ensuite remonter en surface et que si cela ne donne rien en termes de protéines, il lui faudra recommencer jusqu'à ce que son estomac lui indique la possibilité d'une pose. Son "droit" à l'essai erreur est limité, sa fenêtre de survie une fois sortie du nid n'a rien d'une vaste baie vitrée pas plus qu'il ne peut discuter de son orientation... Il est tout investi, "corps et âme" à sa tache de survie. Il ne dérive pas d'énergie à des considérations sur l'idéal d'un angle ou sur la pertinence de mailles d'un filet ou de bacs à glaçons qui maintiennent les prises au frais alors qu’il se dédie à d'autres supputations...
Le comportement inné du fou de Bassan nous est-il de quelque utilité dans le monde incertain et compliqué que nous connaissons aujourd'hui et qui ne cesse de changer et de décevoir attentes, espoirs et désespoirs ? "D'abord je... et ensuite je...", OK pour "je" dans le présent, dans un présent à peu près connu, mais après, après, qui sait de quoi demain sera fait et si l'action dans le présent maintiendra, ou non, quelque actualité ? Mais le monde n'est pas si imprévisible que ça, va-t-on soutenir, il y a des constantes. La solidité de certains acquis représente un bon passeport pour le futur. Soit, mais quelle est donc la nature de ces acquis si ce n'est la capacité à faire face, à lire les situations y compris en ce qu'elles cachent, à s'adapter, à surfer et à prendre les bonnes directions en se fiant aussi à son intuition. Alors, pourquoi attendre ? Pourquoi attendre d'être demain pour se mettre en œuvre dans l'action ?
Le fou de Bassan qui a le bon angle mange, celui qui se trompe trop longtemps n'inquiète plus les poissons, pas plus que ses semblables. Nul ne lui fournira à becqueter sous prétexte qu'il a voulu comprendre très explicitement, et formuler le savoir avant de s'en servir. D'abord je, et ensuite je... sauf que ensuite n'est pas maintenant car les poissons du jour auront plongé ou auront été mangés. Qu'à cela ne tienne, il y en aura d'autres, certes oui mais ceux là aussi, il conviendra d'abord de les étudier dans leurs conditions, pour ensuite... Et l'estomac se creuse, les marées se succèdent et la Terre tourneboule indifférente à la spéculation des spectateurs qui attendent de bien tout comprendre avant d'agir et qui restent en décalage permanent d'avec le monde qui ne les attend guère !



