La naissance de la culture stratégique japonaise renvoie à
l’époque féodale de l’archipel. Le guerrier, samouraï
dévoué, en est la figure emblématique au même titre que le mandarin,
fonctionnaire et politique lettré, est celle de la Chine traditionnelle.
Deux ouvrages de référence l’expriment. Le premier est le Gorin-no-sho, ou Traité des cinq roues, du célèbre ronin[ii] Miyamoto Musashi, qui, selon la légende, aurait gagné soixante combats à mort avant de consacrer sa vieillesse à l’étude et à la méditation. Le second est le Hagakuré, littéralement « caché dans la feuillée », attribué au samouraï devenu prêtre Jocho Yamamoto. Ces deux textes sont disponibles en langues occidentales.
Si le Gorin-no-sho constitue une référence tout à fait acceptable et acceptée dans le Japon contemporain, le Hagakuré, par son coté absolu et « intégriste » sent encore le souffre du militarisme impérial. La liste des commentateurs de ces textes est impressionnante, et l’un des plus fameux en est le romancier japonais Yukio Mishima qui se suicida rituellement après avoir tenté vainement de soulever les forces d’autodéfense japonaises en 1970.
La traduction du texte de Musashi par
l’Américain Thomas Cleary fait
autorité. En France, le livre de Michel Random, Japon, la stratégie de l’invisible,
qui réalisa en outre un film remarquable sur les arts martiaux japonais,
constitue une référence pour qui veut aborder cette culture si singulière de la
stratégie et du combat. Plus prêt de nous, Bernard Nadoulek dans son approche comparée des cultures de la stratégie, a très bien décrit
celle du Japon en en faisant le modèle de l’anticipation.
Tenu de choisir entre la vie et la mort,
choisis la mort sans hésiter !
Jocho Yamamoto.
Au XVI° siècle de notre ère, dans son texte emblématique fondamental, Jocho Yamamoto déclare que, placé devant le dilemme extrême de la vie ou de la mort, le guerrier qui songe en priorité à se sauver ne mobilisera jamais la totalité de ses moyens. Ce souci fatal de l’économie, non seulement est impardonnable, mais en outre racornit l’action et la capacité opérationnelle. A l’inverse, penser à mourir est la condition de l’engagement total, du plus grand rendement, du dépassement de ses propres limites et de ses capacités.
Près de
trois siècles plus tard, dans son commentaire du texte, Yukio Mishima affirme que la mort est une conseillère et la meilleure assistante dans la voie
du samouraï. « Le Hagakure affirme
que méditer quotidiennement sur la mort, c’est se concentrer sur la vie. Si
l’on fait son travail avec la pensée que l’on peut fort bien mourir
aujourd’hui, on n’échappera pas à l’impression que ce travail rayonne de vie et
de signification. (…) Mais ce sacrifice individuel passe par l’existence forte
d’une communauté qui en perpétue la noblesse ».
Nous retrouverons ici toute l’importance de la dimension communautaire et de
l’investissement total propres à la culture japonaise.
« La philosophie du Hagakuré fait de l’action
le moyen de plus efficace d’échapper aux limites du moi
pour se plonger dans une unité plus vaste »
« Dans la philosophie du bouddhisme Zen,
la fin est contenue dans les moyens,
le but réside dans le chemin parcouru »[xvii].
Seul le présent compte, seul le présent existe. C’est dans ce sens que Jocho Yamamoto recommande de considérer que « maintenant est le moment et le moment est maintenant »[xix]. Il n’y a pas de distinction à faire ou de relativisation à établir entre la qualité d’un moment particulier par rapport à celle d’un autre. L’entraînement, la méditation, tout comme l’acte le plus ordinaire et quotidien sont d’égale d’importance, tout autant qu’un duel dont l’enjeu est la mort ou la vie, si l’on est juste !
Le réel est une école que l’on affronte sans faux-semblants. L’obstacle, la résistance, l’ennemi, autant que les évolutions et les contraintes de l’environnement, loin d’être occultés ou niés, représentent au contraire une source de perfectionnement, un véritable point d’appui pour la progression et pour l’amélioration permanente. Les entraves, les difficultés et les dysfonctionnements sont reconnus, étudiés et respectés, voire recherchés, car en leur absence il n’y aurait plus de voie possible, plus de do !
Tout acteur individuel ou collectif est pleinement responsable de ses échecs et
de ses réussites sans que de quelconques excuses ou états d’âmes ne puissent
entrer en ligne de compte. Un esprit de veille permanente découle de cette
attitude. Il se traduit dans la réalité d’une excellence japonaise à traiter le
signal
faible pour produire de la connaissance stratégique, car rien de ce qui est perçu
n’est négligé.
« La voie consiste à assurer la maîtrise du centre.
Le centre est stabilité, harmonie »
Michel Random
Or, la justesse provient de l’harmonie avec le tout, ce qui conduit à la sincérité et à gommer autant que faire se peut les distorsions interprétatives résultant de la prégnance de l’ego. L’harmonie se réalise à partir d’un point central, le hara[xxi]. Qui occupe son centre fait corps avec la nature, et ce faisant devient invincible, car il n’est pas possible de s’opposer à la nature elle-même !
Dans le combat, survit celui qui est le plus juste et qui maintient l’harmonie avec les circonstances à partir de son hara. « De lui partent toutes choses, écrit Michel Ramdom, et retournent toutes choses (…) La grande simplicité est toujours le résultat d’une harmonie, et celle-ci d’une présence à soi qui ne se laisse capter ni par la distraction, ni par la concentration »[xxii]. Traduction dans les faits plus qu’épreuve de vérité, le combat manifeste en plein jour qui doit vivre et qui doit disparaître. En d’autres termes, il révèle qui est en harmonie avec l’environnement et qui n’a pas su lire ses conditions et ne s’y est pas adapté en conséquence. Cela suppose un travail permanent indépendamment des situations de conflit.
Au Japon, suivant en cela
les écrits du Chinois Sun Tzu, le
combat n’est que la manifestation de ce qui préexiste. Un duel « est d’abord
gagné en esprit », soit de manière invisible. Tel est l’un
des caractères de l’esprit budo, et c’est pourquoi le vrai
Japon serait, d’après Mishima, en amont de ce qu’il donne à voir. « Seul l’invisible est
japonais », répondit ce romancier à Michel Random,
alors que celui-ci s’étonnait de ne voir que des meubles français dans son
appartement !
RÉFÉRENCE : LE REVEIL DU SAMOURAÏ. CULTURE ET STRATÉGIE JAPONAISES DANS LA SOCIÉTÉ DE LA CONNAISSANCE.
A SUIVRE : BUDO, ARRÊTER LA LANCE (9)
[ii] Désigne le samouraï sans maître.
[iii] Que l’on trouve parfois sous le nom de Tsunetomo Yamamoto (version en anglais).
[iv] Voir le livre qu’il consacra au Hagakuré : Le Japon moderne et l’éthique samouraï. Yukio Mishima se suicida selon les règles traditionnelles du sepukku pour protester contre ce qu’il considérait comme la dégénérescence du Japon.
[vi] Bernard Nadoulek, L’intelligence stratégique. Cet auteur distingue entre trois grandes familles de cultures stratégiques : celles du direct, de l’indirect et de l’anticipation.
[viii] Aussi appelé Tsunemoto Yamamoto, Hagakuré. The Book of the Samourai.
[xii] Mishima, op. cité. L’idée de communauté renvoie au clan, à son chef, le daymyo et à sa famille. Dans le code d’honneur du samouraï (budo), celui qui perdait son chef (daymyo) n’avait plus de raison de vivre et devait procéder au sacrifice suprême (sepukku). S’il s’agit là d’une vision extrême, on ne peut négliger qu’elle constitue une sorte de toile de fond de référence pour ce qui est de la participation à la communauté que celle-ci renvoie à une école, une entreprise, un groupe ou le pays lui-même.
[xv] Mishima.
[xvi] Do, signifie voie, école de perfectionnement permanent. Le judo est la voie de la souplesse, l’aïkido celle de l’harmonie…
[xvii] Bernard Nadoulek, op. cité. On
pourrait rapprocher cela du texte d’Antonio Machado dans Proverbios y
cantares : “… caminante no hay camino, el camino se hace al andar…”
[xviii] Dans le bouddhisme, le passé n’est que la conscience présente de ce qui fut, quant au futur, il est contenu en potentiel dans le présent.
[xix] Hagakuré in Mishima.
[xx] Dans le jargon de l’intelligence économique, il s’agit de « données » situées entre le bruit et l’information. La capacité et la vélocité à statuer si le signal faible retournera vers le bruit ou évoluera vers l’information est stratégique et fait l’objet de méthodes particulières.
[xxi] Centre vital situé, selon les Japonais, deux doigts au-dessous du nombril. Cette idée de centre, de lieu central se retrouve dans la voie japonaise de la gestion du savoir au travers du concept de ba, voir Fayard, 2002 & 2003 en bibliograpie.
[xxii] Michel Randon.
[xxiii] Parmi les très nombreuses versions du texte de cet auteur du Ve siècle avant J.C., nous recommandons la traduction (du chinois au français) richement commentée de Jean Levi, cf. bibliographie.




Choisir la vie plutôt que la mort, c'est donner la preeminence au visible, c'est prendre l'effet pour la cause.
Comment un individu peut occuper le hara?
Rédigé par : ans | 06 mars 2010 à 02:10
Pour "occuper le hara", il faut se reconcilier avec la nature, ne pas chercher à imposer un rythme mais épouser les siens en l'écoutant.
Rédigé par : Pierre Fayard | 12 mars 2010 à 05:17