Les cultures stratégiques de l'immédiat
L'exemple du Brésil et du Japon (11)
La notion de rythme est au centre de la
culture stratégique japonaise. Miyamoto Musashi dans son Gorin-no-sho recommande de le distinguer en toutes choses. La recherche d’une fluidité de
fonctionnement et d’harmonie à l’intérieur de l’entreprise japonaise en découle.
Le rythme est ce qui unit le collectif, il y assure harmonie et coordination
opérationnelle.
Il faut savoir distinguer entre le rythme ascensionnel et le rythme décadent (…) Il faut tout d’abord connaître le rythme concordant, puis comprendre quel est le rythme discordant. Il faut savoir distinguer le rythme qui sied bien, le rythme à saisir selon l’occasion et le rythme contrariant, tous les rythmes qu’ils soient larges ou étroits, lents ou rapides sont caractéristiques de la tactique. Tout particulièrement, si l’on ne saisit pas le rythme contrariant, la tactique ne sera pas sur des bases solides.
Musashi recommande le rythme vide, né de l’intelligence et qui se manifeste comme inattendu par l’ennemi. Pour saisir le rythme de l’autre, on développe une aptitude à se mettre complètement à sa place pour vaincre ses intentions au moment même de leur naissance ! L’essentiel de l’exécution consiste à garder l’initiative en prenant sans cesse le rythme de l’adversaire à contre-pied et en modifiant sa tactique, chaque fois qu’il est nécessaire, jusqu’à la victoire.
La référence au duel donne une connotation d’abord tactique,
voire opérationnelle, à la culture japonaise de la stratégie.
La voie de l’avantage en toutes choses est le sous-titre du Gorin-no-so de Miyamoto Musashi. Il consigne un ensemble de recommandations tactiques pour le combat en fonction de son propre niveau et de celui de son adversaire. Plusieurs formes sont envisageables : sen, go-no-sen et sen-no-sen. Leur choix dépend de la balance des compétences entre les protagonistes et de la capacité à agir sur des temps plus ou moins courts.
Les techniques SEN, directes, se fondent sur la maîtrise d’un avantage qui peut faire la différence au cours d’un engagement frontal. Généralement, il se traduit à travers une technologie, un concept innovant, une méthode ou une habileté particulière qui font la différence. Pour Bernard Nadoulek, il s’agit d’une recette limitée mais efficace dont la faiblesse est qu’elle est très vite repérée par l’adversaire qui, agissant en conséquence peut annuler son efficacité. Dans l’engagement, son succès vient souvent d’une initiative rapide qui prend de court et atteint rapidement la décision.
Les techniques GO-NO-SEN, soit de contre » s’emploient, quant à elles, de préférence lorsque les protagonistes sont de niveau égal ou que l’adversaire est supérieur. En allongeant la distance et en se mettant relativement hors d’atteinte, on incite l’autre à faire un premier pas dans l’espace de l’interaction, puis on profite de son déséquilibre pour prendre l’avantage ou le conduire. Il s’agit de ce que l’on nomme aussi la stratégie du joueur en second. Cette option fut celle du Japon de la reconstruction d’après-guerre. Il laissa ses concurrents (et vainqueurs) développer des technologies innovantes, puis se concentra sur leur perfectionnement pour prendre l’avantage et l’initiative, alors que ses concurrents avaient consommé beaucoup de leurs ressources. Le sens du rythme qui permet de contre-attaquer pendant le déséquilibre, permet aussi d’ajouter la force de l’attaque manquée à celle de la contre-attaque. Cela suppose une maîtrise du temps et la capacité à l’action selon un rythme beaucoup plus court que dans le cas de tactiques sen.
Enfin, les techniques très japonaises de SEN-NO-SEN, initiative dans l’initiative, représentent à la fois le pire et le meilleur. Elles agrègent une combinaison simultanée de prédiction, d’intuition, de réflexion et de mouvement associée à une détermination sans faille.
Ayez la volonté de traverser le courant critique dans les moments de crise, recommande Musashi tout en insistant sur l’importance de la saisie de l’initiative. Une fois le courant critique dépassé, on fait naître des points faibles chez l’adversaire, on prend l’initiative et on atteint une grosse partie de la victoire. Le courant critique peut être le sabre adverse sous lequel on s’engage volontairement, moyennant un quart ou trois-quarts de temps d’avance. Face à un adversaire, cela consiste à entrer dans son attaque en arrivant avant lui à l’impact par une technique plus intégrée, donc plus juste et plus rapide que la sienne. Cela requiert une capacité à agir sur des rythmes plus courts encore que dans le cas de go-no-sen.
Par extension, sen-no-sen s’entend au Japon comme la volonté de
dépasser à tout prix ses concurrents par la mise sur le marché d’une succession
accélérée de produits ou de services. Le risque d’un usage immodéré de sen-no-sen
revient à perdre son centre à mesure d’une implication non raisonnée mais
déterminée et, au-delà, de sa propre raison d’être.
Sans orientation et sans vision d’ensemble, la mobilisation extrême ou le
fanatisme est sans résultat utile. En revanche, ce schéma se révèle excellent
lorsqu’il est renseigné, éclairé, dirigé et mis en cohérence dans le cadre d’un
dessein stratégique. Sen-no-sen est très japonais en ce que cela
représente le moyen d’ouvrir des espaces dans la matière, dans l’encombrement,
le nombre et le monde physique par le rythme.
L'importance de la relation
Une autre notion d’importance dans la culture stratégique japonaise, qui se règle en cela sur la philosophie chinoise, est celle de relation ! Celle-ci et son maintien sont essentiels aussi bien à l’égard des autres, concurrents comme associés ou partenaires, qu’avec l’environnement en fonction du changement des circonstances.
En aïkido, on insiste sur le travail de celui qui subit une technique (UKE) et qui ne doit jamais décoller de la relation avec celui qui pratique la technique (TORI), et cela afin d’en inverser le cours. En épousant le mouvement et en maintenant l’harmonie, uke se met en situation de reprise d’initiative de l’intérieur même du mouvement qu’il suit mais dont il développe l’intelligence pratique. Or cette justesse repose sur l’exercice de la sensibilité aux conditions du travail permanent sur soi-même et du sens de l’instant ou de l’immédiateté non pervertie par des a priori forcément limitatifs.
Dans une action soudaine, il existe un moment placé entre la vie et la mort, c’est l’instant. L’instant est hors du temps. Simplement, il est. C’est ce qui existe d’éternel en l’homme et en toute chose. Le guerrier s’habitue à vivre dans des instants. Dans les instants, il n’existe ni vie ni mort. Chaque affrontement entre deux samouraïs est, à sa manière, l’art de vivre cet instant… où être et non-être, en une fraction de seconde, ne font plus qu’un (Michel Random).
Fondamentalement japonaise, cette aptitude à la co-naissance présente cette capacité à percevoir immédiatement par l’intuition et à agir sans que cela ne passe forcément par la lenteur d’un processus conscient. Connaître, naître avec les conditions du monde quelles qu’en soient les caractéristiques, est l’art qui englobe l’action dans un processus qui épouse le sens, voire le laisse se manifester par lui-même à l’image des carpes dorées dans l’étang.
L’éducation à la sensibilité aux signes est inscrite dans la culture japonaise. La communication y est non seulement largement dépendante du contexte mais fondée sur un non-dit décodé à la réception et de manière aussi communautaire. Une formulation trop explicite ferait perdre la face et apparaîtrait comme la démonstration de l’incapacité des interlocuteurs à comprendre par eux-mêmes en traitant les signes, si ténus soient-ils, qui leurs sont livrés. Dans ce même ordre d’idées, une demande d’éclaircissement insistante pourrait signifier à l’interlocuteur que sa démonstration a été confuse, ce qui lui ferait perdre la face… Il s’ensuit de subtiles et redoutables capacités d’observation pour faire parler les signes sans que le besoin de la démonstration claire et distincte ne s’impose ni ne s’interpose. Le temps de l’explication à l’émission est gagné et se déplace au niveau de la réception qui doit faire le travail.
Les maîtres japonais ne s’encombrent pas de démonstrations pas à pas. Ils donnent à sentir et à percevoir une technique à travers un mouvement global, une essence avec laquelle les disciples sont invités à entrer en résonance. Les mots ne sont pas les meilleurs véhicules de la communication au Japon, ils sont trop lents et spécifiques, trop limités dans leurs signifiés et négligent la part de l’ombre.
D’une manière plus générale, la vue d’un objet étincelant nous procure un certain malaise.…
Non point que nous avons une prévention contre tout ce qui brille,
mais, à un éclat superficiel et glacé, nous avons toujours préféré les reflets profonds, un peu voilés.
L'éloge de l'ombre, Tanizaki Junichiro.
Aller plus loin : Le réveil du samouraï. Culture et stratégie japonaises dans la société de la connaissance.



