CULTURE STRATÉGIQUES DE L'IMMÉDIAT
L'EXEMPLE DU BRÉSIL ET DU JAPON (2)
Une culture de la stratégie constitue une toile de fond, une grille d'interprétation, et, pour partie seulement, de prédiction de comportements probables des sociétés face au changement ou à des situations périlleuses. Lorsque les temps sont turbulents, les atouts et les faiblesses d’une culture de la stratégie la rendent plus ou moins apte à des adaptations serviles, suivistes ou créatives.
Chacune d’entre elle connaît le dilemme de la carte et du territoire qui conduit souvent à assimiler sa manière propre (carte) de concevoir et de mettre en œuvre la stratégie elle-même dans sa diversité (territoire). Cette confusion fait naître des points aveugles dans la perception et l’analyse des situations et de la cohérence du jeu d’autres acteurs.
L’approche comparée des cultures de la stratégie et l’explicitation de la sienne propre, incarnent au contraire deux éléments d’antidote indispensable à cette auto-intoxication. En les relativisant les unes par rapport aux autres, elle spécifie les différentes valeurs et les systèmes qui les animent. Dans le monde actuel, global, ouvert et où s’intensifient les interactions entre acteurs de traditions différentes, la conscience et la prise en compte de la particularité de sa propre culture de la stratégie et de celles des autres s’imposent comme jamais. Or, si la distanciation d’avec sa propre culture est malaisée, la prise en compte de celle des autres en favorise la révélation par contraste.
La prise en compte des fondements culturels de la stratégie telle qu’elle existe et se développe au Japon ne saurait accréditer que toutes les entreprises japonaises fonctionnent de manière uniforme sur le modèle des clans du Japon féodal et que tous les salariés agissent et se comportent comme des samouraïs, corps et esprits dévoués à leur daymyo[i]. A l’instar de toute autre culture, celle, japonaise de la stratégie, constitue une toile de fond, un ensemble de références, d’attitudes et de comportements disponibles, généralement spontanés, pour penser et mettre en œuvre l’action et plus généralement l’interaction des volontés dans le temps et dans l’espace.
Les cultures stratégiques imprègnent ou traduisent l’imaginaire d’un peuple au même titre que l’Iliade et l’Odyssée, La chanson Roland, Les chevaliers de la Table Ronde… le font dans la littérature européenne. Un mythe comme celui, nord-américain, de la frontière[ii] toujours repoussée plus loin par les progrès de la civilisation, ou une histoire emblématique comme celle d’Astérix le Gaulois imposant son « exception culturelle » face à l’hyper puissance romaine[iii] représentent de véritables matrices disponibles pour actualiser des comportements particuliers à travers l’histoire.
Une culture de la stratégie rassemble un ensemble de références, voire de réflexes, qui se traduisent sous forme de modèles d’action que l’on remet a priori peu en cause. En ce sens, elle relève d’une dimension plus tacite qu’explicite. Dès lors, au sein d’un collectif, il n’est guère utile de spécifier « comment » développer une stratégie et cela constitue une économie dans la mobilisation et l’engagement des moyens. Mais, au niveau de l’interaction proprement dite, cela peut représenter une faiblesse du fait d’une absence de distance critique qui pénalise l’évaluation des atouts et des handicaps respectifs.
Contre toute forme de cécité et de surdité à l’égard des autres et de soi-même, l’approche comparée est l’une des conditions de cette intelligence. Transformée en connaissance, elle sert la liberté d’action de nations à même de composer avec un potentiel supérieur à celui qui se limite aux seuls moyens qui leur soient propres. Il s’agit en sus d’une réelle stimulation qui élargit notablement la panoplie et le clavier des modalités stratégiques et tactiques envisageables.
Le principe du recul stratégique est fondé sur cette vision de la diversité des cultures et sur la possibilité d’analyser les modes d’action des peuples et leurs comportements stratégiques à partir des éléments de continuité de leur histoire (Bernard Nadoulek). Dans les grands moments, puiser de manière critique dans cette ressource, plus tacite qu’explicite, que représente une culture de la stratégie, soude l’acteur collectif et le met en synergie avec les éléments de son passé et de son environnement. C’est sur ce terreau dont les forces, les faiblesses et le génie propre sont évalués à l’aune de ceux des autres, que les amendements nécessaires et les atouts se révèlent afin de promouvoir et mettre en œuvre des formules originales et adaptées aux changements des conditions.
A SUIVRE :
3. BRÉSIL, METISSAGE D'EXCEPTIONS ET DE CONTRASTES
[i] Chef de clan.
[ii] L’histoire de cette conquête renvoie aussi à l’organisation d’expéditions punitives contre les fauteurs de troubles (les Indiens) qui s’opposaient à la civilisation et à la prospérité des colons. L’organisation d’une expédition punitive contre les agresseurs constitue un scénario disponible pour les tenants de cette culture qui y puise des modèles d’action comme on a pu le constater dans la guerre d’Afghanistan où la « cavalerie » est allé détruire dans son repère les agresseurs qui s’étaient attaqué à la civilisation nord-américaine et à sa prospérité. Le Président Bush a réactivé ainsi un scénario disponible dans la culture et l’histoire stratégique des Etats Unis d’Amérique.
[iii] Il est symptomatique de souligner que dans ses différents voyages hors de Gaule (chez les Ibères, les Goths, les Egyptiens…), Astérix et Obélix reconnaissent la spécificité et le droit à la différence des cultures par rapport à la domination romaine, ce qui n’est pas sans rappeler certaines orientations de politique internationale de la France…




Commentaires