LES CULTURES STRATEGIQUES DE L’IMMEDIAT
L’EXEMPLE DU BRESIL ET DU JAPON (7)
Le Japon est un archipel sans profondeur territoriale, soumis à la violence du feu
des volcans et aux raz de marée. Pays pauvre en richesses naturelles, on y apprend très tôt
l’interdépendance aux enfants et l’esprit de veille : point de salut en
dehors du groupe, impératif d’importation d’idées et d’exportation de produits
améliorés. Les ressources humaines sont à la base de la survie et du
développement de ce pays qui s’est longtemps considéré comme singulier, soit ni
d’Asie ni d’Occident.
Ce que la pénurie d’espace ne lui permet
pas en termes de marge de manœuvre, il se le procure dans une maîtrise incomparable de rythmes courts
fondés sur un investissement total dans la présence et l’attention. Dans son
histoire, sa première ligne de défense, la mer, le préserva longtemps des
invasions jusqu’à l’ultimatum du Commodore Perry en 1853, enjoignant par la
force son ouverture internationale. Devant l’urgence et la nécessité,
l’empereur Meiji mobilisa une composante spécifique de la culture japonaise à
savoir la tradition martiale du budo, la voie du samouraï, et cela au détriment de la culture raffinée de l’ère Edo,
ancien nom de Tokyo.
If you
consciouly try to thwart opponents, you are already late[i] !
Au Japon, l’espace maritime établit une
distinction claire et évidente entre le même, qui rassemble les habitants de l’archipel, et les autres, soit l’ensemble peu différencié de tous ceux qui vivent
dans cet ailleurs lointain qu’est l’outre-mer. Cette différenciation explicite
est commune à toutes les cultures insulaires et on la retrouve autant en Corse
qu’en Sicile, dans les îles britanniques, à Cuba…
Des traits de comportement commun
distinguent entre les insulaires et les continentaux dans la manière de se représenter l’identité, l’altérité,
l’interaction des volontés et l’usage de l’information. Marginalement
asiatique, le Japon est japonais dans toute la singularité du terme. Si la mer
est une protection contre des incursions étrangères, la vulnérabilité est
grande si elle manque à cette fonction[ii].
L’avantage de cette frontière ouverte peut
se retourner contre des insulaires dépourvus en tradition de défense du
territoire. C’est ce qui a conduit les souverains britanniques à déclarer les
côtes adverses comme leurs vraies frontières stratégiques, et à développer une
excellence dans la maîtrise maritime[iii].
Outre le savoir-faire logistique, toute
puissance insulaire met en place des services d’intelligence pour lutter contre
le handicap de la distance et pour accumuler de l’information sur les
puissances continentales[iv]. Monter une
expédition outre-mer oblige à calibrer l’effort en fonction des conditions
d’atteinte mais aussi des dispositions adverses qu’il faut connaître !
La situation insulaire fait souvent le lit de mentalités collectives prédatrices qui unissent ceux qui sont d’un coté du Channel, de la Mer de Chine ou du Golfe du Lion, face aux réalités continentales assimilées à des proies. De la mise en commun nécessaire de l’information découle ce que d’aucuns qualifient de véritable culture de l’information, soit de son partage et de son optimisation. Se rendre sur le continent suppose de planifier deux ruptures de charge : la première à l’embarquement et la seconde au débarquement dans des conditions qui peuvent être hostiles, du fait même de la différence !
La distinction entre insulaires et continentaux reprend en quelque sorte celle qui oppose nomades et sédentaires dans la capacité de mouvement et de surprise. Sans limites sur l’élément maritime, les insulaires, lorsqu’ils contrôlent l’espace de la communication, disposent de la liberté d’action et de l’initiative par rapport à des continentaux, acculés à une défensive en tous points de la côte.
Comme la puissance britannique une fois son unification insulaire achevée, le
Japon se tourna vers la conquête extérieure. Auparavant, il avait largement
importé de Chine et de Corée : écriture, philosophies, jeux, religions et
artisanat, et jusqu’au grand classique de l’art de la guerre de Sun Tzu[v].
Le Japon est néanmoins un transformateur qui a toujours nipponisé, souvent en les améliorant, ces apports et acquisitions
externes.
Référence : Le réveil du samouraï. Culture et stratégie japonaises dans la société de la connaissance, Dunod.
A SUIVRE : BUDO, LA VOIE DU GUERRIER (8)
[i] Si vous cherchez consciemment à vous opposer à votre ennemi, vous êtes déjà en retard. Traité sur les cinq roues, Miyamoto Musashi.
[ii] Par deux fois des armées mongoles prirent pieds sur les plages de l’Est du Japon sans pouvoir y établir des têtes de pont et virent dans les deux cas les escadres en appuis disparaîtrent à la suite d’un typhon…
[iii] Voir l’excellent livre de Julian Corbett sur La stratégie maritime, cf. bibliographie.
[iv] Cette tendance existe autant au niveau des Etats que des différentes formes de mafias.
[v] Nous recommandons à ce propos la version de L’art de la guerre, traduite et commentée par Jean Lévi.




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