L'EXEMPLE DU BRÉSIL ET DU JAPON (5)
Lorsque l’on aborde la culture stratégique du Brésil à travers le prisme de l’approche comparée, on y retrouve des caractéristiques chinoises voire japonaises[1] mais très peu nord-américaines ! Pour Sun Tzu, l’art de la guerre est comme l’eau qui fuit les hauteurs et remplit les creux. Parce qu’elle est revêche au conflit ouvert, la culture stratégique brésilienne s’adapte aux situations et se règle sur le relief des terrains où elle s’applique.
Eviter les hauteurs signifie éluder les obstacles et les oppositions en les subvertissant par des contournements. C’est ainsi que les pionniers conquérants des bandeirantes[2] se sont appropriés un vaste territoire au-delà des limites du Traité de Tordesillas. Puis, rencontrant l’altérité, le gouvernement brésilien a procédé par négociation au nom de l’intérêt bien compris du pays d’avoir des voisins non hostiles.
L'approche comparée aide à mesurer la spécificité des cultures[3]. Comme le Japon, le Brésil est un pays où le tacite l’emporte sur l’explicite dans la communication. Le non-écrit, le non dit, l’à moitié dit, ce qui est suggéré sans le dire, le supposé comme entendu ou souhaitable de l’être et nombre d’autres procédés d’indifférenciation laissent une grande place à l’interprétation.
Mais, si cela se traduit au Japon sous la forme d’un impératif de compréhension pour le récepteur, au Brésil, il représente plus une marge de manœuvre comme suspendue, en devenir et à sa disposition. Celle-ci embrasse tout un éventail de possibles où aucun scénario n’est supposé être joué à l’avance, à l’inverse du Japon où peu d’ambiguïté demeure dans le sous-entendu car le message existe préalablement et le devoir du récepteur est de le décrypter.
Dans la communication interpersonnelle au Brésil, les interlocuteurs introduisent parfois un acteur extérieur que l’on peut non seulement nommer mais aussi prendre à témoin, contrer, flatter… Ce pseudo acteur à géométrie variable est désigné par a gente, ce qui signifie littéralement les gens c’est à dire autant le locuteur que son interlocuteur que les voisins, les autres, les peut-être et les possibles.
En français, cela pourrait être traduit par "on" mais en portugais brésilien il désigne aussi une sorte d’espace d’interaction des volontés. A gente peut inclure l’opinion des protagonistes ou faire référence à ce qu’il est de coutume de faire et de penser, voire, et c’est le plus souvent le cas, il représente comme un lieu d’élaboration négociée de la décision vers laquelle on évolue en douceur et sans heurter avec la contondance d’expressions comme : je veux, je peux, tu dois, tu as tord, c’est n’importe quoi ce que tu dis là…
L’art des gradations de l’usage de a gente est considérable tout comme les innombrables expressions pour dire peut-être en brésilien que cela soit à travers des formes positives signifiant leur contraire ou l’inverse sans vraiment le signifier… A gente acha…, a gente pensa…, a gente pode…[4] constitue l’exemple d’une rythmique de progression vers quelque chose de possible sur lequel les interlocuteurs vont se retrouver progressivement et littéralement "entrer en concorde" (concordar).
A l’image d’un long fleuve tranquille qui se constitue par un ensemble de petits ruissellements qui convergent, la décision est lente et ne doit faire perdre la face à personne sans pour autant que cela introduise des renonciations. Les rapports de forces, d’intentions et de positions composent avec tact et subtilité en actualisant le minimum de contraintes explicite en dehors de la nécessité éventuelle d’aboutir à quelque chose.
On mesure toute la distance qui existe entre d’une part cette manière de suggérer ce que l’on pense pour atteindre la décision, et ce qui se pratique aux Etats Unis d’Amérique d’autre part ! S’agit-il d’une forme de nemawashi[5] sous une forme discursive ayant pour objectif de formuler une solution qui agrée les interlocuteurs en évitant l’affirmation de positions tranchées susceptibles de faire perdre la face ou de générer des conflits ouverts ?
On évite ainsi de s’exposer brutalement, d’être éventuellement désavoué mais aussi de contraindre l’autre de manière explicite et désobligeante. La référence à a gente est aussi une manière de dire quelque chose de désagréable ou de formuler un reproche, voire une hypothèse sans que pareille idée ne paraisse effleurer la conscience particulière de celui qui l’introduit dans le dialogue !
Il va sans dire que nul n’est dupe et que le procédé demeure au niveau tacite. Cette manière de dire avec tact et délicatesse se retrouve aussi dans l’usage alterné de "tu" et de "você[6]" entre deux personnes partageant une certaine intimité pour signifier des nuances de positionnement et de distance au cours d’une même conversation.
La recherche de solutions sans dommage ne signifie pas pour autant renoncer à l’exercice des volontés en vue de la concrétisation d’objectifs particuliers. La diversité des formes d’intermédiations et d’adaptation ne signifie pas que le conflit et l’opposition n’existent pas au Brésil. En revanche, une forme dominante de socialité tend, autant que faire se peut, à l’empêcher en prenant en compte les intérêts de chacun dans leurs contextes pour trouver une sortie à l’amiable.
Cela se traduit dans le développement d’un savoir-faire dans le relationnel convivial qui évite le choc entre les personnes pour que tout se passe bien. Cette caractéristique se retrouve dans la manière avec laquelle ce pays a traité ses voisins.
A SUIVRE : O JEITINHO BRASILEIRO (6)
[1] En dépit de l’opposé de leurs caractères physiques.
[2] Littéralement bandes errantes de pionniers qui pénétraient l’intérieur du pays et le colonisaint au rythme de leurs progressions.
[3] Dans cet ordre d’idées, nous recommandons vivement le livre de Pascal Baudry : Français et Américains. L’autre rive qui souligne toute la différence qui peut exister entre un pays à la culture explicite comme les Etats Unis où la carte égale le territoire et où aucune marge d’ambiguité n’existe entre le sens d’un mot et ce qu’il désigne.
[4] Le verbe achar sert de base pour des formules passe-partout exprimant ce que l’on en pense, ce que l’on en dit, ce qu’on suppose…
[5] Dans la culture japonaise, il s’agit d’un processus progressif de concertation horizontal et peu visible, dont l’objet consiste à prendre en compte toutes les informations et les avis disponibles afin de choisir collectivement la meilleure des solutions une fois l’adhésion de chacun obtenue.
[6] Forme polie de la deuxième personne du singulier mais qui est habituelle au Brésil au même titre que le usted au Mexique l’emporte sur le tu jusquedans les conversations.




Pourrait-on etablir un lien entre la culture strategique bresilienne et la performance de l'equipe bresilienne de football ?
Rédigé par : ans | 05 février 2010 à 22:37
Très bonne question, le sélectionneur de la dernière équipe brésilienne qui remporta la coupe du monde de foot était un ardent lecteur de Sun Tzu, et l'on raconte qu'il avait offert le traité à tous ses jours. Pour ce qui est du "jogo da cintura" ou du "jeitinho" (voir prochain article à venir), il n'y a pas de doute que le savoir-faire des joueurs brésiliens pris individuellement, y occupent une place de choix. La question reste à savoir comment faire de ces compétences individuelles une efficacité collective ? Là, je ne suis pas suffisamment "sportivement" compétent pour oser proposer quelque chose de pertinent. Reste que le foot au Brésil est plus qu'un sport national et que sa présence sur les plages et dans les villages est incroyable !
Rédigé par : Pierre Fayard | 07 février 2010 à 15:29