L'EXEMPLE DU BRESIL ET DU JAPON (3)
En observant la constitution du Brésil en tant qu’acteur et dans sa relation à son espace, il se dégage quelques traits de sa culture de la stratégie. Peut-être faut-il entendre les remarques de Zweig ("pays du futur et qui le restera") et de De Gaulle ("pays pas sérieux") à son égard comme le symptôme d’une approche dans des termes venus d’un espace européen est décalée par rapport à la réalité brésilienne vécue.
Dans ce pays d’exceptions, on revendique autant au niveau individuel que collectif la singularité[1]. Relativement aux grandes routes commerciales sur l’Atlantique Nord, vers l’Extrême Orient ou vers l’Afrique, ce grand pays austral est marginal sur la planète. Le périlleux contournement naval par le Cap Horn puis le percement du Canal de Panama l’ont conforté dans cette position. On peut penser que cette situation contribua à la relative tranquillité d’une colonisation portugaise contestée de manière limitée à ses débuts par les Hollandais et les Français dans le nord du pays, et pour ces derniers à Rio de Janeiro[2].
Alors que la colonisation espagnole fonde des villes solides où se concentrent les pouvoirs politiques, militaires, religieux et de la connaissance avec la création d’universités, et d’où les territoires sont dominés, la colonisation portugaise a envahit l’espace en fonction de ce dont il était porteur. Lorsque la lointaine métropole portugaise ne fit plus le poids par rapport à son immense colonie, les Brésiliens eux-mêmes repoussèrent puis assurèrent leurs frontières terrestres.
Alors qu’à l’issue de quelques siècles
d’occupation, l’Amérique espagnole explose en guerres d’indépendance,
sécessions et révolutions violentes, l’immense et diversifié Brésil conquiert
pacifiquement son indépendance en 1822, proclamée par un empereur issu de la
dynastie régnante au Portugal. Tout au long de son histoire, les conflits
intérieurs à fondement géographique demeurent limités et sporadiques dans leur
expression, sans jamais remettre en cause sérieusement l’unité de l’édifice
fédéral impérial puis républicain à partir de 1889.
Très tôt, le bassin démographique de la métropole coloniale européenne s’avère insuffisant pour peupler ce grand ensemble en situation de conquête territoriale douce. Après s’être mélangé aux Indiens, les colons importent des esclaves du continent africain. Au dix-neuvième siècle, pour "blanchir la race"[3], le pays s’ouvre largement à une immigration européenne et au-delà. Allemands, Italiens, Polonais, Slaves, Arabes… s’ajoutent aux peuplements d’origine ibérique, sans oublier les Japonais dont plus d’un million de descendants se concentre dans l’Etat de Sao Paulo, capitale économique du pays et première agglomération urbaine au monde par la taille.
Il en résulte une dynamique de
métissage délibérée moyennant des spécificités particulières réparties du 35e
parallèle sud à 5e degrés nord de l’Equateur[4]
et sur près de trois méridiens d’est en ouest[5].
Malgré toutes ces facettes : indienne, portugaise, africaine, européenne et
asiatique, le Brésil reste un pays d’une originalité sans équivalent,
d’une très grande tolérance à la différence et où le fondamentalisme
apparaitrait comme une bizarrerie peu compréhensible, le métissage faisant
partie de l’identité brésilienne.
Historiquement des vagues d’un mal-développement endémique se sont succédées à travers des mono-productions exclusives sans qu’un souci de capitalisation et d’investissement n’assure les fondements d’une croissance durable. Le temps de la canne à sucre fait la prospérité de Recife dans le Nordeste. Les grandes heures de l’hévéa consacrent la richesse des Etats amazoniens jusqu’à ce que les Anglais fassent sortir en fraude des graines pour exploiter rationnellement le caoutchouc en Malaisie. Puis, vient le temps des minerais dans les Etats de Minas Gerais et de Rio do Janeiro. Une production chasse l’autre, on épuise un filon, on l’oublie et puis on se déplace car le pays est vaste.
Pour rendre
compte de cette fâcheuse habitude, les élites brésiliennes ont forgé le concept
d’immédiatisme, comportement centré seulement sur le profit présent et
qui fait fi de planification et de projection vers le futur. La richesse
naturelle du Brésil fait que l’on peut y prendre, voire y perdre son temps. Le
pays qui lui est le plus opposé en termes de caractères physiques est le Japon
sans espaces ni ressources naturelles. En revanche, c’est dans son exploitation
du temps et l’intensité de ses rythmes, que l’archipel nippon se procure la
liberté d’action dont les dimensions de son espace le privent.
L’ouverture du Brésil à ses voisins continentaux est relativement récente. Lusophone dans un environnement hispanophone, son commerce maritime initialement aux mains de la couronne portugaise a tôt fait de passer sous tutelle britannique avant même l’indépendance de 1822, pour subir ensuite l’hégémonie croissante du grand voisin du nord.
Tout au long de ses cinq siècles d’existence, le pays n’a jamais dominé ses relations avec l’outre-mer. Richesse naturelle, mal développement et immédiatisme se sont conjugués pour perpétrer cette absence d’emprise sur les interactions avec le monde du dehors. Cause ou effet intérieur, il en découla une certaine incapacité à se définir et à conduire une politique économique fondée sur la défense de ses intérêts propres.
En réaction à un contexte sur lequel il n'a que peu de prise et
d'impact, le Brésil a souvent répondu par les "armes" de l'inflation,
de la dévaluation, du changement de monnaie ou du protectionnisme. Dans un milieu
changeant, dont on ne maîtrise pas les conditions parce qu'elles relèvent de
décisions d'acteurs extérieurs, l'intuition, la réactivité, la souplesse et
l'astuce se révèlent parfois plus utiles que la planification.
A SUIVRE : BRESIL, L'EMPREINTE AFRICAINE (4)
[1] Muito especial (très spécial), cette expression très forte au Brésil est positive et valorisante. Elle se traduit aussi dans le fait qu’on aime à se condidérer comme une personne singulière plutôt que sous la forme impersonnelle d’un individu. On accepte mal d’être rangé dans une classification banale.
[2] L’éphémère France Australe n’a pas fait l’objet d’un investissement continu de la part d’une royauté terrienne française même si pour Richelieu, la mer était la porte d’entrée à tous les pays…
[3] Telle était l’intention explicitement formulée par cette politique.
[4] Distance similaire : de la France au Sénéral.
[5] Dstance similaire : des frontières orientales du Sénégal aux sources du Nil au Soudan.




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