LES CULTURES STRATÉGIQUES DE L'IMMÉDIAT
L'EXEMPLE DU BRÉSIL ET DU JAPON (4)
La culture stratégique brésilienne est comme structurée autour de deux pôles définis l’un par l’autre et qui sont liés aux premières vagues d’immigration en provenance d’outre-mer. Disposant de tous les pouvoirs, les maîtres portugais n’eurent guère besoin de déployer une inventivité stratégique particulière tant les termes de la colonisation les favorisaient par définition. Exiger était suffisant pour que la décision s’impose et s’en suive. Cela créa une tradition de comportements autoritaires faisant fi de l’autre, du dominé, qui ne peut qu’obéir et obtempérer à des injonctions servies par un rapport de force brutal du fait accompli, voire de l’arbitraire.
L’autre catégorie de population, arrachée de sa terre natale, n’était
là que pour satisfaire les exigences et les besoins des colons. Disposant
d’aucuns pouvoirs, les esclaves noirs se virent objectivement contraints à une
créativité, si ce n’est stratégique du moins tactique, qui leur permette
l’esquisse d’une marge de manœuvre devant l’omnipotence. Les maîtres portugais
prohibaient l’usage des armes, de se battre ou d’apprendre à le faire. De fait,
toute tentative allant à l’encontre de cette interdiction devait impérativement
s’avérer invisible ou être suffisamment masquée et maquillée. Et c’est ainsi
que la capoeira est née.
Après le labeur ou pour célébrer les fêtes autorisées, la musique et la danse n’étaient pas refusées aux esclaves et cela va de servir de couvert à un art martial acrobatique et redoutable sous des dehors d’activité festive innocente. Quoi de plus inoffensif que le chant en groupe, accompagné par les birimbaos[1], pour supporter les évolutions des danseurs au sein d’un cercle ? A la moindre alerte, l’entraînement prend les apparences du ballet.
Le mélange des genres et la confusion volontaire s’appliquent aux mouvements mêmes de la capoeira qui estompe la différence entre offensif et défensif. L’habitude de la situation de dominés s’accompagne de celle d’éviter d’agir à visage découvert et de manifester ouvertement ses intentions au travers d’un comportement explicite. Seul l’expert distingue entre la préparation offensive et la parade au cours d’une rencontre. Seul l’initié sait anticiper sur la direction de la menace ou de l’attaque.
Dans la capoeira, toute posture offensive ou défensive est comme enveloppée l’une dans l’autre sans que l’on puisse aisément faire la part entre elles ou en identifier la naissance et le sens pour en prévoir le devenir. En situation, il est malaisé de décrypter cet art de la fluidité que l’on comprend souvent a posteriori soit une fois que le mouvement se soit actualisé.
A la manière de métis, l’intelligence rusée de la Grèce ancienne[2], la capoeira embrouille l’adversaire dans un manège d’apparences et de diversions qui l’abusent, le déroutent et en final qui le rendent vulnérable. Force zheng et force ji dirait-on en Chine[3], chaque mouvement s’enroule et se déroule dans l’autre, la tête est en bas mais c’est la jambe qui frappe, l’initiative s’annonce à gauche mais l’intention se concrétise à droite…
Ces postures inversées et contradictoires perdent
l’observateur et l’adversaire. La non-lisibilité du jeu et l’impossibilité de
le figer pour l’analyse contribue à établir un différentiel de sécurité qui
fonde la liberté d’action. Rythme, vitesse, imprévisibilité et conduite
paradoxale égarent et condamne tout effort pour rendre le mouvement prévisible
afin de le contrer.
Si l’on rapproche l’esprit de la capoeira de celui du jeu emblématique africain des semailles, l’awélé[4], on constate qu’ils répugnent tous deux à l’idée de prise d’initiative ! Cela ne manque de surprendre quand on raisonne stratégie et tactique ! Il est effectivement recommandé de ne pas saisir l’initiative d’emblée au cours d’une partie d’awélé. On s’efforce au contraire d’accumuler un potentiel d’action dans un grenier selon le terme consacré, en vue de le mettre en œuvre lorsque le partenaire se retrouvera en situation de vulnérabilité. Il va sans dire que celle-ci est favorisée et construite tout au long de la partie.
Alors que le jeu d’échec est un jeu de position et celui de go de connexion, c’est la circulation et le rythme qui règnent en maître dans le jeu d’awélé tout comme dans la société de la connaissance et des réseaux. On n’y recherche pas l’avantage de manière directe en imposant ses règles ou une initiative par rapport à laquelle l’autre doit se déterminer mais on joue en relationnel.
Le peuple brésilien est très connu pour sa ginga[5] qui se manifeste aussi bien physiquement dans ses danses, que psychologiquement dans ses attitudes et ses façons de faire face à différentes situations[6]. Ce balancement de la ginga traduit une capacité d’adaptation de ses propres mouvements à ceux de l’autre. En collant étroitement aux positions et aux évolutions adverses, on supprime l’espace et le temps nécessaire à sa prise d’élan pour frapper ou pour développer un projet indépendamment des termes de la relation. En l’absence d’espace pour armer le coup, celui-ci ne peut se concrétiser effectivement !
Dans les arts martiaux japonais, l’exercice dit des baguettes gluantes met aux prises deux adversaires dont les sabres demeurent en contact permanent alors que chacun s’efforce de contourner l’autre sans y parvenir. Dans cette tactique[7] d’étouffement dans l’œuf par l’étreinte permanente[8], l’harmonie devient une arme. Comme dans la pratique de l’aikido, tant que dure l’harmonie il n’y a pas de choc. Cet art relationnel de non-prise d’initiative, de présence constante mais insaisissable car non localisée ni arrêtée, déçoit toute velléité d’action ou de transformation. Il maintient le statu-quo et temporise dans l’attente de circonstances plus favorables.
A SUIVRE : UN ART SUBTIL DE LA NEGOCIATION (5)
[1] Instrument traditionnel du Nordeste brésilien composé d’un manche arqué sur lequel est tendu un fil métalique fin que l’on frappe rythmiquement. Le son est modulé par pression sur la tension, et une calebasse sert la résonnance.
[2] Voir Destiennes et Vernand, bibliographie.
[3] La culture stratégique chinoise distingue entre deux force, l’une dite conventionnelle (zheng) et l’autre merveilleuse et surprenante (ji). L’alternance de leur usage a pour effet d’égarer l’adversaire et de le surprendre. Cf. bibliographie : Comprendre et appliquer Sun Tzu. Sagesse et actualité de la pensée stratégique chinoise.
[4] Jeu qui a toutes sortes de noms selon le lieu de l’Afrique où il se joue. Ses règles peuvent aussi varier sensiblement mais sans pour autant remettre en cause la philosophie de ce jeu en elle-même.
[5] Terme spécifique à la capoeira, désignant le mouvement
fondemental d'où partent tous les coups offensifs et défensifs à travers lequel
le capoeirista cherche à désorienter l'adversaire
[6] Ana-Cristina Fachinelli, thèse doctorale, Université de Poitiers 2002.
[7] Qui peut aussi se traduire au niveau stratégique, de nombreux exemples politiques existent.
[8] La sentimentalisation des relations, et plus particulièrement des subalternes vis à vis de leurs supérieurs, enchaînent ceux-ci de la même manière.




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