À l’instar du jeu emblématique d’Asie, la séduction à
la chinoise procède par construction graduelle alors que son équivalent en
Occident tend spontanément à une conversion plus brutale à sa cause.
La séduction inspirée du jeu de go procède de manière stratégique, soit du lointain vers le proche. Elle ne cherche pas d’emblée à s’assurer d’enjeux et de points clefs visibles et coûteux autant à saisir qu’à défendre. En évitant la proximité immédiate, elle se donne du champ pour avancer posément. Au contraire, le mode inspiré du jeu d’échecs est massif et contondant pour l’emporter comme on se saisit d’une place par le biais d’un assaut pour y planter son drapeau. Econome, le joueur de go mise sur un travail persévérant et modulable de construction et de sape où le fruit tombe par maturité ou bien par lassitude.
Aux échecs, l’erreur tactique peut être fatale lorsqu’elle entraîne, même contre toute attente, un échec et mat, alors que l’on se permet de perdre localement au go dès lors que l’on domine stratégiquement, soit dans le global. Le go-séducteur ne se focalise pas exclusivement sur l’objet de ses désirs, il joue son environnement et ce qui l’influence et le contraint à terme. Il ne cherche pas tant à réduire les obstacles qu’à orienter l’existant dans un sens qui l’arrange. Le maître de go n’empêche pas l’autre de se construire des territoires, il veille seulement à ce que ceux-ci restent, fût-ce d’une seule intersection, inférieurs aux siens. Il ne joue pas contre l’autre, comme son homologue aux échecs, mais avec lui en le subvertissant tout en maintenant l’emprise sur le dispositif d’ensemble.
Lorsque Sun Tzu exhorte à frapper la faiblesse en remplissant les creux et à éviter la force en fuyant les hauteurs, il ne fait qu’énoncer un principe de go qui répugne à l’opposition, en ce qu’elle gâche un potentiel plus rentable à jouer dans l’édification de bases assurées de futur.
Peu visible dans son processus, la séduction rusée procède avec l’autre à partir de ce qu’il est, désire et de ce vers quoi il tend. A l’inverse, la séduction contre, ou à l’emporte-pièce, survalorise le je, pour ne pas dire l’ego, du tombeur qui a besoin d’un élan pour fondre sur sa proie, d’un vide favorable à la montée en puissance, puis au déroulement de sa charge. Le go-séducteur quant à lui, toujours soucieux d’économie, travaille patiemment et chaque pierre savamment posée renforce un étau progressif. Il tisse et noue des liens distants où le coût d’investissement, minime, n’éveille ni crainte ni précaution. Pour saisir, il encercle en subvertissant les marges de manœuvre et les degrés de liberté de sa cible. Le go cueille l’autre sans le détruire en l’empêchant par la rupture de ses connexions à l’ensemble, de vivre autrement et ailleurs que dans le système du stratège qui l’emporte.
Les ardeurs trop appuyées
retardent parfois plus qu’elles ne rapprochent de
l’échéance souhaitée, du fait des obstacles ou des reculs qu’elles
suscitent. La lenteur, au contraire, laisse la possibilité de saisir un imprévu
porteur, une disposition soudaine, une invite fortuite ou de négocier un
tournant capital soudain. Il est plus astucieux et économique d’être invité à
l’invasion que de s’y inviter soi-même.
Extraits Chapitre IV, "Se rendre invincible" in Sun Tzu. Stratégie & séduction.




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