Me Tarzan, You Jane, cette expression emblématique du film de W.S. Van Dyke, Tarzan l’homme singe, met en scène la première relation d’un homme sauvage, interprété par Johnny Weissmuller, avec la première femelle de son espèce, incarnée à l’écran par Maureen O’Sullivan. A l’occasion de cette rencontre, Tarzan apprend à se nommer lui-même et à s’adresser à quelqu’un d’autre qu’un animal de la jungle.
Me Tarzan, You Jane retrace un constat biologique et émotionnel qui désigne les composantes essentielles de l’acte vital qui perpétue l’espèce, à savoir un mâle et une femelle. L’expression pourrait tout aussi s’énoncer sous la forme rudimentaire d’un Moi protubérance, toi dépression, sur un mode scientifique Moi graine, toi matrice, ou encore sur le registre de l’impératif catégorique cher à Emmanuel Kant Moi vouloir toi ! Explicite et sans détour, cette proposition à prétention immédiate dans ses effets, ne laisse ni espace ni temps à la manœuvre ou à une succession de phases permettant quelques adaptations ou transformations progressives. Elle se joue en une étape unique, avec naturel et spontanéité, à un tel point que l’on pourrait s’interroger sur l’existence même d’alternatives.
Dès lors que Moi Tarzan et toi Jane, la cause est entendue, la déclaration vaut relation et la discussion n’a pas lieu d’être. L’interaction est réduite à sa mécanique la plus simple, la figure est sans dilemme véritable, l’échec n’est pas même envisagé, nul besoin de plaider, de démontrer ou encore d’argumenter. Si Jane s’aventurait à avancer qu’il n’y a pas qu’un Tarzan, que la culture et la société sont plus complexes et nuancées que la biologie élémentaire, et que les spécificités de son désir à elle auraient quelque légitimité, l’homme singe, béat et bêta, ne comprendrait le pourquoi du refoulement inadmissible de sa pulsion légitime. Il ne lui resterait plus qu’à mettre en œuvre ce que la nature commande. Même joué par un Johny Weissmuller, la coupe impeccable, rasé de prêt et fort élégant dans son pagne qui lui sied les merveilles, Tarzan le roi des lianes, n’est guère féru en culture et raffinement relationnel.
Cette modalité directe qui passe et c’est bref, ou qui casse et c’est tant pis pour l’autre, est sans plan B ou scénario de repêchage. L’enjeu se hisse d’emblée au sommet de l’enchère comme au poker où l’adversaire qui ne sait suivre ne peut que se… coucher. Et si Maureen O’Hara émet le vœu incongru de retourner dans le trou du tronc d’où Tarzan l’a extraite, il l’en retire illico en lui rappelant ce à quoi ils ne peuvent se soustraire dès lors que Elle Jane et lui Tarzan donc…
L’implication de l’homme singe est sans économie, et ne se pose pas le moins du monde la question de la liberté de Jane et de ses inclinaisons spécifiques. Tout à son désir et à sa découverte, il ne connait que le chemin incontestable que lui dicte la survie de l’espèce ! En termes clausewitziens, cette montée aux extrêmes vers une décision rapide et sans appel, suppose de rendre l’autre incapable de se défendre ou d’imaginer, et encore moins mettre en œuvre un scénario alternatif.
If... donc then...
Pourquoi faire compliqué quand la voie est rectiligne et l'évidence flagrante ? La culture stratégique nord-américaine, directe par excellence, s’y retrouve en making a long story short. La messe est dite et la consommation doit suivre aussitôt afin de pouvoir passer à autre chose même s’il s’agit d’une autre histoire courte. Tarzan filera alors de liane en liane en poussant son cri d’hominien dominant, alors que Jane sera à la vaisselle et à la propreté de la case avant de donner naissance à la petite famille.
Cette logique de l’implication et du prompt usage des moyens est tout aussi explicite que l’illustrait Marcel Gotlib croquant sans équivoque le pagne à l’horizontal d’un Tarzan l’œil allumé et signalant d’un doigt un processus sous-jacent à une Jane réceptive et tortillée comme Eve autour de l’arbre de la connaissance du bien et du mâle. Ce scénario est pourtant périlleux car l’éconduite y est définitive, que resterait-il à Tarzan comme argument si Jane le raillait en lui déclarant désirer se faire nommer ailleurs ? Johnny Weissmuller mettrait un terme brutal à cette pseudo-séduction et se saisirait-il séance tenante de la femelle pour accomplir ce que son ADN commande. Au nom de la nature, ferait-il fi des circonvolutions et embrouillaminis complexes et alambiqués de la culture.
Cette injonction concise est le choix préféré des managers et des commerciaux pressés au point de déconsidérer l’agent, ou le client, qui n’obtempère et n’adhère pas avec la célérité souhaitée. Traduite en termes informatiques, sa déclinaison s’énonce sous la forme d’un if… then, ou d’un si… donc. Dès lors que les conditions sont remplies, l’enchainement suit ou alors c’est qu’il y a un bug dans le soft ou que des composants défaillent. Moi chef, toi subordonné donc exécution, moi vendeur, toi client donc achat, sont une déclinaison du Moi Tarzan, toi Jane.
On retrouve cette approche contondante et à l’emporte pièce, dans les places touristiques populeuses où les pousses au crime de la vente ne reconnaissent aucune liberté d’action au chaland. La légitimité d’un autre choix, ou d’un comportement qui ne s’inscrit pas dans le projet du bonimenteur est déqualifié, déclassé et déconsidéré, et c’est tout juste s’il ne conduit pas à la violence d’un alors pourquoi t’es là ? Qui n’achète pas, n’a rien compris au film, d’à qui il a à faire, de ce qui se doit et se pratique à l’endroit où il se trouve, ou bien encore de l’opportunité exceptionnelle qui lui est offerte, presque par charité, chrétienne éventuellement. Il s’est gouré de scénario alors que le marchand magnanime lui indique la voie du salut par l’achat et lui souffle, généreusement, son rôle.
Les adeptes du Moi Tarzan, toi Jane, sont dangereux car potentiellement emportés en toute bonne conscience. Dès lors qu’ils n’arrivent pas à leurs fins, ils se sentent niés dans ce qui fait leur masculinité, ou, dans le cas inverse du Moi Jane, toi Tarzan, de leur féminité.
Pour éviter de se retrouver enfermé dans un tel dilemme, il convient d’éviter comme la peste de se retrouver ainsi isolé au sortir du trou d’un arbre, sur la même branche que Tarzan qui, dans sa candeur primitive, domine la situation de la tête, des épaules et d’ailleurs. Face à cela, la sécurité est dans la distance, mais parfois, le hasard faisant très mal les choses, il est trop tard, Tarzan est là dans sa frustre rusticité, ou Jane l’œil lubrique et le désir explicite a fermé toutes les issues de secours, et il ne reste plus qu’à obtempérer !
Pour que Tarzan arrive très fort au point d’impact là où se joue la décision, la logistique fait confluer au plus près de la cible les moyens nécessaires mobilisés et concentrés ici et maintenant et pas ailleurs ni plus tard, en supprimant les itinéraires de fuite ou de replis. L’approche body buildé, tatouage et lunettes noires sur les plages, procède de ce registre sans égard pour ce qui pourrait avoir l’ombre d’une humeur en face.
Et ma psychologie à moi des Janes ou des clients, les Tarzans à casquette vissée et pantalons qui tombent n’en ont cure, pas plus que les homo-armanien en Ray Ban et Rolex. Le focus est dans le muscle du moi, le statut ou la carte de crédit, et le belliqueux sans autre considération que sa nécessité à lui, n’estime pas même nécessaire d’apprécier ou de discourir tant l’évidence, la sienne s’entend, s’impose et que le monde est bien fait, de son point de vue exclusif bien entendu, car il s’agit d’une règle de l’espèce, du commerce ou du management.
Concentration des moyens, simplification des partitions et des fonctions, choc, logistique et cinétique, nous avons là les caractéristiques d’une excellence stratégique d’inspiration nord-américaine, right to the point, directamente al grano, y punto! Tu tombes baby, c’est pas moi qui le dit car c’est écrit dans le script suprême du monde tel qu’il est !
A SUIVRE :
Le contre stratégique (prochainement sur ce site).
EN SAVOIR PLUS :
SUN TZU. STRATEGIE ET SEDUCTION. Chapitre 5 / Etre sans forme. Chapitre 6 / Etre mouvant et insaisissable comme l'eau. Chapitre 7 / Epouser le relief des situations.




Commentaires