ou Comment gagner en situation défavorable, en développant une influence.
Exposé de la manoeuvre appliquée par l'amiral Jean de Menerbellec [1].
Selon Liddel Hart, auquel fit largement référence Winston Elegancy lors de la conférence d’ouverture du Tournoi, la Manoeuvre de Médine illustra magistralement la spécificité d’une stratégie où la force physique joua le plus petit rôle, et l’intelligence le plus grand. On y évita systématiquement l’opposition frontale au profit de l’action symbolique, de la désinformation et du prêche selon les propres termes de Thomas E. Lawrence[2]. La manoeuvre développa une influence paralysante pour les Turcs, et génératrice d’une liberté d’action croissante pour la Révolte Arabe.
RELATION HISTORIQUE
En 1916, la Péninsule Arabique était sous domination turque depuis plusieurs siècles, à l’exception de La Mecque où le Chérif arabe Hussein Ibn Ali disposait d’une marge de manœuvre réduite. A l’instigation des Britanniques, installés de l’autre coté de la Mer Rouge, Ibn Ali lança le signal de la révolte avec pour finalité politique la constitution d’une nation arabe indépendante avec Damas pour capitale. La Mecque, cité sainte théoriquement interdite aux troupes turques, demeurait sous la menace directe de Médine, place forte située à l’extrémité sud d’une ligne de chemin de fer, axe de communication vital pour la domination sur la région.
A cette époque, l’armée turque était sous l’emprise des conceptions et des principes organisationnels allemands. Sa confiance allait au matériel dont elle était relativement bien pourvue, ainsi qu’à la discipline qui unifiait le nombre. Elle tenait l’équipement en si haute estime qu’elle le privilégiait par sur le facteur humain, rapporte Thomas Lawrence dans sa chronique. Par son alliance avec l’Allemagne et l’Autriche, l’Empire Turc Ottoman représentait pour les alliés franco-anglais, le flanc sud de l’ennemi qu’ils affrontaient dans le nord-est de la France. De la déstabilisation de cette région, ils escomptèrent l’affaiblissement de la coalition adverse.
Face à l’armée turque, le point d’appui allié se composait d’un ensemble de tribus bédouines en proie à des vendettas permanentes. Leur armement était sommaire mais adapté aux combats individuels et limités. Entre ces Bédouins, même unis dans une cause transcendant leurs différents, d’une part, et les moyens modernes turcs d’autre part, la disproportion était flagrante. En dépit de cette situation défavorable, survint un retournement progressif où Thomas Lawrence assura un rôle déterminant. Personnage complexe, il disposait de solides connaissances sur la région. La précision avec laquelle il décrit les mœurs et les coutumes des Arabes dont il parlait la langue, témoigne de l’extrême qualité de son information. Lorsque les franco-anglais décident d’agir, les Turcs engagent une progression offensive sur La Mecque afin de mater les troubles fomentés par Ibn Hussein et ses fils, dont le Cheikh Fayçal.
LA MEILLEURE FACON DE TRAVERSER UN CARRE ?
L’application des principes militaires alors en œuvre dans les tranchées européennes apparut vite illusoire. Si grâce à une chance inespérée et aidée par une grosse somme d’erreurs turques, Médine se trouvait à portée des Bédouins, la défense et la poursuite d’un tel acquis s’avèraient problématique moyennant l’existence en l’état de la ligne de chemin de fer qui la reliait au centre de l’Empire Ottoman. Au regard de l’orthodoxie en vigueur et d’un simple raisonnement mathématique, la tâche apparaissait hors d’atteinte.
Emmener quelques tribus bédouines, aussi individualistes que leur armement, face à la puissance concentrée de l’armée turque était l’assurance de la déconfiture. Une miraculeuse déroute des troupes ottomanes surprises, n'aurait pu empêcher une re-concentration au nord, préfiguration de la reconquête du sud. Pour résoudre ce problème, Thomas E. Lawrence s’inspira d’un proverbe arabe selon lequel dans le désert, la meilleure façon de se rendre d’un angle à un angle voisin dans un carré, consiste à en faire le tour !
1. Dans un premier temps, pour dégager La Mecque de la menace, Lawrence et Fayçal engagèrent une progression latérale qui, selon les mots de l’Anglais, ignora le corps principal de l’ennemi, et opéra une concentration très loin sur le flanc de son chemin de fer. Plutôt que d’attaquer frontalement la force occupante, ils privilégièrent la déstabilisation de ce qui faisait sa puissance : la voie ferrée. Ils réalisaient ainsi une impasse sur la place forte de Médine, ce qui fut le sens de la manœuvre.
2. La révolte arabe emprunta la direction d’El Ouedj, port situé sur ka côte occidentale de la Mer Rouge. Face à l’Egypte anglaise, il constituait une base de ravitaillement protégée de la ligne de chemin de fer par les monts du Hedjaz. Si l’on en croit ses mémoires, Lawrence sentit que le moment fut critique. En ruinant cette jonction avec les Britanniques, la puissance ottomane manqua l’occasion d’étouffer dans l’œuf le processus.3. La suite des événements, par les trois cotés, fut une succession de menaces simulée en profondeur autour de Médine et d’actions réelles mais limitées progressant vers le nord. Cette guerre de communication associa le dynamitage des ouvrages d’art du chemin de fer, prêche autour de l’idée de nation arabe et désinformation concernant les vrais objectifs militaires jusqu'à la prise de Damas!
Thomas Lawrence sacrifia à la passion des Bédouins pour le discours. Avant-garde invisible de la révolte, la propagande véhicula l’idée supérieure et mobilisatrice de l’unité politique arabe. Pour le Britannique, toute bataille était une erreur et l’armée turque un accident. Il n’était pas déterminant de savoir ce que faisait ses troupes, mais essentiel de savoir ce qu’elles pensaient. Quant aux Turcs, compte tenu des rapports de forces, il s’efforça de les paralyser dans leur dispersion plutôt que de les détruire, et surtout à faire en sorte qu’ils ne se concentrent jamais là où il aurait été utile pour eux !
LES TROIS TEMPS DE LA MANŒUVRE DE MENERBELLEC
Bien que toute schématisation soit abusive, cette source d’inspiration pour Jean de Menerbellec se décline en trois moments distincts.
1. Il quitte la ligne spontanée de l’affrontement avec nous. Après avoir fait annoncer la couleur à Genève, l’amiral transforme le Tournoi en apparence négligeable en se rendant à Cotonou. Au lieu de jouer les va-t’en-guerre contre l’Amérique, de Menerbellec « disparait » en temps que menace. En réalité, il connecte les aires d’influence britannique et française, et mobilise l’influence africaine de par le monde.
2. Les conditions sont alors remplies pour monter en puissance sur un terrain favorable. De Menerbellec perturbe et grippe les voies de communication naturelles entre l’Amérique et les académies de la stratégie. Le jeu occulte du Cercle de Strasbourg devient primordial. Les gesticulations provocatrices lors de l’étape brésilienne de Belém focalisent l’attention sur le Tournoi alors que l’essentiel se joue ailleurs. Pour éviter un contre organisé, de Menerbellec invite les past-masters et nous maintient dans la croyance qu’un retournement est à terme possible. Il évite de donner prise, mais accueille toute tradition stratégique distincte de celle qui apparait progressivement aux yeux de tous comme une pensée unique, indispensable à dépasser par l’accueil d’une diversité.
3. Actuellement, nos propres académies de la stratégie semblent gagnées peu à peu par l’originalité du cycle de conférences. Il est à craindre qu’un initiative externe ne vienne sonner le glas de notre suprématie, et il y a tout lieu de penser qu’elle viendra de Strasbourg et non du Mexique comme il serait dangereux de croire
EN SAVOIR PLUS :
LE TOURNOI DES DUPES. Roman de stratégie.





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