L’essentiel est invisible pour les yeux
Antoine de Saint-Exupéry
Ce film culte de Wong Kai-Wai, dont le scénario se passe à Hong Kong, toujours colonie britannique en 1962 mais en proie à des manifestations fomentées par la Chine communiste, est fait de coïncidences et d’émergences. Chow Mo-wan, interprété par Tony Leung, journaliste dont l’épouse est réceptionniste dans un hôtel, emménage le même jour que Su Lizhen, jouée par Maggie Cheung, secrétaire dans l’entreprise de transport de Monsieur Koo, et dont le mari est en incessant voyage d’affaire. L’un et l’autre sont là tout en ayant un lien avec un ailleurs qu’on ne voit pas. Une musique suavement lancinante, nostalgique et romantique, pour ne pas dire un peu guimauve, accompagne comme une berceuse, les mouvements lents du quotidien. Tout change sans bouger, chaque plan découvre une nouvelle robe au tissu vintage de Maggie Cheung, et les mots prononcés par les deux protagonistes centraux sont presque aussi rares que dans un film d’Igmar Bergmann.
Outre la mélodie lancinante qui est la varitable griffe du film, les paroles des chansons traditionnelles caraïbes interprétées par Nat King Cole tressent des perhaps, perhaps, perhaps avec des quizas, quizas, quizas comme la véritable trame d’un récit perpétuellement suspendu et indécis quant à son devenir. Tony Leung parle par cigarettes interposées, la tête penchée, absorbé dans le tourment taciturne de ses pensées, Maggie Cheung à travers la verticalité diserte de ses robes qu’accompagne le babillage rythmique des bidons de soupes qu’elle transporte de la rue à sa petite carrée de chambre contiguë de celle de Tony. Juxtaposés dans le silence, ils se rencontrent une fois à cause d’un parapluie, peut être une autre, ils évoquent et s’évoquent sans jamais rien conclure et pourtant.
Tout est caché, tout est couvert, tout est enfoui, casi no pasa nada. Pas de grandiloquence propre au cinéma italien, ou de réduction radicale à l’explicite du mainstream hollywoodien où si l’on ne sait se régler sur l’émotion indiquée tant elle est évidente, c’est qu’on est vraiment autiste ou insensible à la bande son qui en précise à l’avance la fréquence. C’est pourtant dans ce "silence qui sonne" peuplé de vide apparent que se noue puis émerge une relation pratiquement jamais dite, mais dont la subtilité subjugue les aficionados de cette révélation cinématographique. Des faits insensibles et muets balisent l’histoire qui se déroule dans l’ambiance nonchalante des pluies tropicales qui inondent le ciel et l’asphalte de Hong Kong.
Entre le début et la fin, rien n’a vraiment changé au niveau matériel, si ce n’est un voyage qui n’en est presque pas un tant l’essentiel est invisible pour les yeux. L’un et l’autre s’apprivoisent par mutisme interposé, insensiblement en coïncidant dans l'espace, et en se tressant de l’intérieur des liens sur le go-ban d’une passion d’autant plus extrême que presque rien n’affleure ou ne perce dans leurs comportements. Sur l’une des affiches, les regards empruntent des directions distinctes, rien à voir avec des amants se jurant des respectivement je t’aime, les yeux plongés dans le miroir de leurs âmes. Le titre original du film Le temps des fleurs, renvoie aux éclosions du printemps, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Sur les branches de deux solitudes juxtaposées, de minuscules boutons se forment, se grandissent et se froissent dans une ambiance musicale saturée d’humidité à en faire loupe entre les épidermes qui n’imaginent pas un instant se toucher. Les pétales timides se déploient à distance avec la lenteur d’une sismique intérieure. La nudité des fleurs écloses est si vive que les visages se neutralisent d’autant sous le bouillonnement torride du transport qui les porte. Insensible aux orgasmes du ciel qui se déversent, la relation s’exacerbe dans la tension contraire de retenues croissantes à mesure que l’abandon intérieur est total.
A SUIVRE
2. La séduction émergente (prochainement sur ce site).
ALLER PLUS LOIN :
SUN TZU. STRATEGIE ET SEDUCTION. Chapitre 3, Agir de l'intérieur / Séduire par l'émergence.




Pas l'amour appels de savoir..
Rédigé par : air yeezys | 15 novembre 2010 à 07:31