Raffermir le visible routinier constitue souvent un préalable au succès d’une manœuvre inaccoutumée (ji).
La séduction convenue et prévisible n’emporte l’adhésion que dans des situations faciles et jouées d’avance Sans attrait, elle est promptement éconduite dans les cas où une cible maussade résiste ou refuse à s’engager. La surprise devient dès lors indispensable. Or, elle produit tout son effet par la rupture qu’elle introduit dans les habitudes et conventions du quotidien, comme le ji ne l’emporte qu’en s’articulant au zheng qu’il complète et qui lui donne sa possibilité.
Sun Tzu et Lao Tseu recommandent de renforcer d’abord qui l’on veut abattre afin que celui-ci s’abuse de sa seule force orthodoxe (zheng) et prête flanc à des opérations insolites (ji). Dans une démarche rusée de séduction, être sans forme précise et arrêtée rend insaisissable, ce qui en outre peut aiguiser le désir chez l’autre. L’absence se révèle parfois plus attractive qu’une débauche d’arguments explicites (zheng), encore que l’idéal consiste à combiner les deux registres. Moins l’on voit venir l’offensive, moins le champ se couvre d’interdictions et d’obstacles nuisibles à l’entreprise de charme.
« L’art de la guerre est un véritable caméléon »[1], où faire prendre des vessies pour des lanternes est parfois plus concluant que disposer d’armements contondants.
L’essentiel est de ne jamais se laisser emprisonner l’esprit par ce qui est abusivement donné comme sûr et certain. Que diable décider contre une fluidité floue qui ne se laisse saisir par aucun raisonnement, entendement ou prévision, et qui n’admet pour elle que des marges de manœuvre sans limites[2] ? « Être sans forme » ne signifie pas seulement ne manifester ni intentions, ni dispositions qui rendraient calculable ou probable son propre comportement ou tromperaient à dessein. Parce qu’une forme n’existe que par son opposé qui lui donne naissance et consistance, Sun Bin soutient que chacune peut être contrée par son inverse complémentaire. L’immobilité annule l’impétuosité, l’organisation ruine le désordre et la préparation contre la négligence. Parce que ces couples de contraires se définissent les uns les autres, ils sont unis par une relation de dépendance mutuelle, et celui qui en a l’intelligence se dote d’un substantiel avantage pour adapter sa stratégie.
Déjouer des expectatives contraignantes suppose liberté d’esprit et disponibilité à toute opportunité.
On se rassure en vain et on s’illusionne à ne penser qu’en termes d’accumulation d’arguments et d’atouts offensifs pour convaincre ou séduire, en négligeant l’aubaine de la surprise inopinée. Pour autant, ne jouer que dans l’ombre (ji) désappointe par manque d’explicite une Vénus qui ne saurait à quoi s’en tenir, car en ne livrant aucune indication formelle, un séducteur inconséquent se voit taxé de fiabilité douteuse. Le bon usage du couple zheng et ji suppose que l’un aille avec l’autre dans toute opération.
Face à des résistances solides et établies, le séducteur suntzien donne le change par des apparences débiles pour prendre ensuite à revers là où il n’est pas attendu. À la fermeté de sa cible, il oppose le simulacre, puis l’engage sur son côté secrètement sensible en arguant de toute son authenticité. En véritable Casanova, il est comme un miroir qui ne s’oblige à aucun reflet tout en restant disponible pour tous. Dès lors, comment contrer ce qui semble sans volonté particulière ?
Extraits du Chapitre V, « Etre sans forme » in Sun Tzu. Stratégie et séduction.
[1] C. von Clausewitz, De la guerre.
[2] Voir le stratagème n° 32 : Montrer la ville vide à son ennemi / La déception paradoxale.




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