La pensée stratégique occidentale, procédant de l’école continentale d’inspiration française, et de la maritime d’origine anglaise représentaient les deux pôles partiellement antagonistes d’un même ensemble culturel. La première, d’inspiration directe, débouchait sur Napoléon largement commenté par Antoine-Henri de Jomini et Carl von Clausewitz, servit de référence à l’école américaine de West Point. La seconde, avec des penseurs comme Julian Corbett et Liddel Hart, faisaient l’apologie d’un combat réduit à ses plus petites dimensions, avec pour référence majeure la domination planétaire de la Grande Bretagne jusque dans l’entre-deux guerres.
Dans ce vaste contexte, la première traduction de L’art de la guerre de Sun Tzu en 1772 par le père jésuite français Amyot fut vite éclipsée par le tonnerre, bientôt fascinant, des guerres de la Révolution Française et de l’Empire. Il fallut attendre le début du 20e siècle, pour voir apparaître les premières traductions de ce classique, vieux de près de deux millénaires et demi, en allemand puis en anglais. Même si l’approche indirecte, très britannique, continua d’influencer les guerres de l’empire d’Outre Manche, notamment la magistrale Manœuvre de Médine de Lawrence dit d’Arabie, la pensée de Clausewitz présida aux deux conflits mondiaux. Il fallut attendre les défaites française puis étasunienne du Vietnam, et auparavant les surprises de la guerre de Corée, tout comme les manœuvres souterraines de l’Empire Soviétique pour voir apparaître les premières références à une autre pensée de la stratégie d’origine asiatique dont Sun Tzu est la figure marquante.
Si l’on en croit, aujourd’hui, les volumes de citations et la faveur, de par le monde, de l’art de la guerre de Sun Tzu, la pensée stratégique chinoise représente objectivement une source d’inspiration qui s’impose dans cette orée du siècle. Est-ce pour autant l’heure de professer que tous les enseignements de la pensée stratégique occidentale soient à reléguer dans les poubelles de l’histoire ? Ce serait là un grand danger ! Il semble que jamais, et l’histoire de la renaissance du Japon, ou plus exactement des renaissances successives du Japon à partir de l’ère Meiji en fin de 19e siècle, témoignent de la nécessité de puiser dans ses propres racines pour actualiser une pensée stratégique adaptée aux nécessités et aux changements du monde. Le Japon n’a jamais été autant japonais que lorsqu’il se redéploye à la suite d’une crise ou d’une défaite.
Avec ces nouveaux acteurs, l’approche culturelle comparée de la stratégie s’impose comme une nécessité, traduite dans la recommandation de Sun Tzu selon laquelle l’assurance de la victoire passe par la double connaissance de l’autre et de soi-même.




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