Le Japon a développé une culture de l’entre, de ce qui est dans l’espace-temps qui unit et distingue deux acteurs, qu’ils soient individuels ou collectifs, ou un acteur et son environnement, qu’il soit naturel ou artificiel. Ainsi en va-t-il de l’aïkido comme du knowledge management dans sa version nippone, de la politesse ritualisée ou de toute forme d’activité. L’interaction prend le pas sur la personne qu’elle définit alors qu’elle y participe activement.
Itadakimassu, cette façon de dire bon appétit au Japon remercie tout ce qui a permis l’arrivée des denrées sur la table : nature, poisson, riz, oxygène, pêcheur, cuisinier, céramique, sol qui permet de marcher... Le sens, la légitimité, le bonheur, ou encore l’efficacité économique, ne vient pas du je, si magnificient se sente-il, mais de l’ensemble-d’entre, du tout participant qui est la seule réalité, le seul fondement de l’existence, car en dehors du poisson, des vaches et des poulets, que serions-nous ?
Au Japon, la tâche première du je consiste à percevoir par l’implication des sens et de l’intuition, cette appartenance qui permet au samouraï d’effectuer le mouvement juste face au sabre adverse sans le retard fatal que produirait le raisonnement. Cela ne se limite pas au manifeste et descriptible mais aux inflexions du KI, de l’énergie vitale qui les sous-tend. Car l’explicite ne provient pas de nulle part, de la nada dirait-on en espagnol. La forme nait de l’informe vers lequel elle retourne et dont les dimensions, le potentiel et la réalité sont incommensurablement plus fondamentales comme le sont les neuf dixièmes immergés de l’iceberg pour le danger qu’il représente.
Le plus beau des statuts auquel l’individu, tout comme l’organisation, pourrait donc aspirer serait donc celui d’éponge, de pompe, mais d’éponge ou de pompe éclairée et créative, qui, pour mettre Descartes en sashimi, en finirait avec cette obsession de se faire comme maîtres et possesseurs de la nature, mais d’être simplement en harmonie, dans et avec, sa dynamique. L’empathie abolit la distance et crée le mouvement d’harmonisation de l’attaque ou de satisfaction du besoin avec le consommateur, le citoyen ou le partenaire, et non pas contre ou vers lui, car cela supposerait un retard !
Dans le repos de ne plus vouloir se prendre pour dieu sur terre en se posant et s’imposant envers et contre toutes ces méchancetés qui nous heurtent sans égards et si cruellement l’ego, la présence et l’implication pleine et entière lève un vent de sérénité salutaire. Les peurs s’aplanissent, et la confiance non tant en soi que dans le tout, génère une disponibilité source d’une… force tranquille !
Il est une merveille que l’on trouve rarement explicitée dans les guides touristiques sur le Japon. Lorsque le voyageur occidental y débarque pour la première fois, sa plus belle certitude est qu’il ne comprendra rien ou de travers. De cette école d’humilité, il passe peut être ensuite au sens de l’immédiat et de l’implication discrète, de l’intuition et de la beauté du silence même en plein bruit.




Un texte magnifique ! Il est à noter que le "itadakimassu" est dit en saluant à la bouddhiste, en faisant "gassho" (tout en tenant les baguettes entre ses doigts), ce qui exprime un respect universel de la nature de Bouddha (tathagatha) qui se trouve en chacun de nous, la possibilité d'atteindre le Satori, de devenir Bouddha.
Etrange qu'un blog d'une telle qualité ne reçoive que peu de commentaires, malgré les élèves de l'auteur à l'université, qui devrait profiter de la sagesse qu'il contient !
Rédigé par : Longzi | 12 juin 2009 à 06:56