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Le sens du rythme est à la base de la création de l’avantage.
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Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif, et le chef d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de choisir ce moment. Cardinal de Retz.
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La manière de se représenter et de vivre le temps a une incidence directe sur la capacité stratégique d'un acteur, sur ses choix et sur les modalités de leur mise en œuvre.
L’efficacité stratégique consiste à réussir ses calculs de temps (Guy Labouérie), soit de ses déplacements et des variations de ses positionnements en fonction de l’évolution des circonstances et du jeu des autres acteurs. La chronostratégie recouvre la recherche de la maîtrise des rythmes, de soi-même et des autres. Penser la possibilité de l'action dans le seul cadre d'un présent, ou d'un futur immédiat, limite considérablement un jeu qui se résume alors au coup de force ou au coup de dés. À l'inverse, un travail dans la durée permet d'envisager des adaptations, progressions et combinaisons, et de planifier l'action en vue d'échéances favorables, au besoin en les susciter si elles font défaut.
Temps et espace peuvent être interchangeable, et un surcroît de l'un peut compenser un déficit de l'autre. Napoléon, puis Hitler, apprirent à leurs dépens qu’il arrive que l’espace se métamorphose en temps. En 1813, les dimensions de la rythmique du général russe Koutosov prirent le pas sur la cinétique napoléonienne qui frappait dans le vide, déphasée qu'elle était sur un terrain aux dimensions inappropriées pour elle. Inversant ce registre, c’est en jouant sur le temps que la Chine ancestrale s’est agrandie en assimilant culturellement les contrées d'origine de ses conquérants (à l'exception du Tibet). Fait singulier, l’Empire du Milieu transformait ses défaites militaires en expansion territoriale.
Savoir jouer du temps, donner du temps au temps pour être prêt aux moments opportuns participe du grand art du stratège. Les petits hommes sont toujours pressés, soutient un proverbe chinois, là où le sage progresse lentement car il maîtrise le rythme et a la vision de l'ensemble.
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La pensée stratégique japonaise recommande de se procurer des opportunités de victoire dans les interstices des rythmes adverses.
Dans une confrontation, recommande Minamoto Mushashi, il faut identifier les rythmes ascensionnel et décadent... les rythmes concordant et discordant. La connaissance du rythme est le préalable à l'emprunt d'un rythme inattendu pour l'ennemi... d'un rythme vide né de l'intelligence. Toute stratégie, comme tout mouvement, apparaît comme un composé particulier de temps et d'espace, de durée et de densité. Puisque le vide et le plein s'engendrent mutuellement, l’identification de leur moment permet de positionner l'action avantageuse d’un plein à l’intérieur d’un vide, ou vis versa. Lorsque le plein (concentration) d'une attaque emplit le vide (vulnérabilité) d'une cible, alors l'action est harmonieuse. Elle peut se dérouler sur un temps long, mais aussi s'inscrire dans une fenêtre d'opportunité extrêmement brève.
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De la capacité à découper le temps d'un mouvement en micro-rythmes, naissent des occasions propices. À l’inverse, le choc du plein contre le plein est destructeur et hasardeux.
Le budo développe une philosophie de la présence totale à l’instant, hic et nunc. L’immersion intégrale du guerrier dans le présent le rend apte, y compris dans la situation la plus désespérée, à prendre une initiative dans l’initiative adverse s’il gagne l’intelligence du rythme adverse. À mains nues devant une attaque au sabre, deux fractions de temps sont favorables à cette initiative dans l'initiative (sen-no-sen). Le premier survient lorsque l'adversaire arme son attaque, ce qui ouvre sa garde et crée un vide favorable. Le second se manifeste lorsque la trajectoire du coup ne peut plus être déviée de sa course, ce qui supprime la possibilité d’une adaptation en fonction d’un changement brusque de circonstances.
Dans le premier cas, le guerrier pénètre dans la micro béance née d'une phase ascendante de concentration d'énergie offensive, et il se saisit ainsi de l’initiative. Cette action à mi-course dans la rythmique adverse se fonde sur l’alternance armer (yin - accumulation) frapper (yang – disperser). En étant littéralement happé par le mouvement montant du sabre, le guerrier renverse les rôles en épousant à contretemps le rythme de son adversaire et le dépossède du contrôle d'ensemble. En aïkido, cette technique se nomme irimi omote et s'appuie sur un mouvement dit positif (omote).
Dans la mesure où temps, espace et vigilance n'ont pas permis la réalisation de cette initiative, il existe une deuxième fenêtre d'action. Il faut alors traverser le courant critique, soit la ligne qui passe sous la trajectoire attendue du sabre lorsque sa descente devient inéluctable. L'engagement résolu et très rapide sous la direction de frappe (ou en tangence), doublé d’un pivot de cent quatre vingt degrés, dispose le samouraï aux cotés de son adversaire, tous deux faisant face à une même direction ! La saisie du centre du mouvement rend à même de le conduire, et ce déplacement a généré un vide où l’attaque se disperse. Cette technique (kata) est dite irimi ura, négatif, du fait qu'elle intervient dans un moment plus "tardif" du mouvement adverse.
Dans un cas comme dans l’autre, être un rien trop en avance ou trop en retard signifie échec inéluctable. On faisant un avec l’attaquant du fait d’une plus grande intelligence du mouvement, l’harmoni est préservée et le plein rencontre le vide. Cela suppose un entraînement qui développe une extrême présence à l’instant car lorsque l’alternative est la vie ou la mort immédiate, le loisir de la réflexion est fatal.
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L’espace-temps dynamique du ma-ai
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Les Japonais ont une conception de l'espace-temps originale à travers le concept de ma qui englobe à la fois temps et espace, et constitue une composante importante de la communication.
Ma désigne l'espace entre deux choses, le temps entre deux événements (Yukio Mishima), intervalle, il associe l’espace et le temps. Du fait de cette coexistence, quasi-fusionnelle, entre ces deux dimensions, c'est à l'intérieur de la perception du ma-ai que l'acteur se crée l'occasion : fruit de la coïncidence intime entre la disposition dans l'espace et le moment du temps. L'art stratégique de la relation prend en compte la distance dynamique entre les êtres et/ou les objets, soit l’espace-temps nécessaire à leur mise en connexion potentielle ou réelle. Il s'agit d’un savoir faire de la tension et de la limite sur laquelle se maintenir dans une vigilance permanente. Si le seuil de l'espace-temps du danger n'est pas franchi, son existence comme potentiel le rend "réel". Ce souci dynamique de l’harmonie se retrouve autant dans la recherche de l’équilibre dans l'espace, que dans la relation interpersonnelle ou les maillages économiques au niveau planétaire.
L'information représente l’influx nerveux de cette tension dans l'espace et le temps, tout comme entre passé et présent, présent et futur. Le samouraï suspendu entre la vie et la mort, maîtrise ses communications en étant à écoute corporelle et intuitive des signes indicateurs des intentions et du jeu évolutif des circonstances. L’un des livres de référence de l’éthique samouraï, le Hagakuré de Jocho Yamamoto, recommande de choisir systématiquement l'extrême de la mort dans le cas d'une alternative avec la vie, car c'est elle qui entraîne la plus extrême mobilisation des moyens, et de ce fait, une grande capacité de réaction presque sans limite, du moins pour l’individu qui, en plaçant l’éthique samouraï au dessus de sa vie, n’a dès lors rien à perdre !
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En tactique, la notion de ma-aï est centrale autant dans le kendo que dans l'aïkido.
Aï rajoute la notion d'harmonie, soit d'union des contraires, au ma (espace). Ma-aï recouvre le temps dynamique nécessaire à "vivre-franchir" pour atteindre le partenaire ou être atteint par lui. Respecter le ma-aï procède d’une discipline exigeante qui vise à se positionner sur le seuil de la sécurité (et du respect de l’autre) dans un état de présence totale à l’instant. L'adepte des arts martiaux n'a d'autre finalité que de se perfectionner dans cette recherche. En permanence sur ce fil de rasoir, cette tension parfaite se retrouve dans l'image utilisée par le maître archer Kenzo Awa (voir Eugen Herrigel) pour qui l'arc imposant utilisé dans le kyudo doit être maintenu comme relié par un fil de soie à la fois au ciel et à la terre. L'archer doit éviter de rompre ce fil.
Au Japon, on dit que la fin est dans les moyens car le souci constant de se perfectionner procure l’efficacité comme conséquence. Les anciens samouraïs n’avaient de cesse de s'améliorer de sorte qu’en toute circonstance ils soient au maximum de leurs capacités pour tirer profit du moindre micro rythme où insérer l’action nécessaire. Dans cette optique, le raisonnement intellectuel est trop lent pour à la fois saisir et agir, c’est pourquoi la culture stratégique japonaise développe au plus haut point l’intuition qui permet de se rapprocher de l’instantanéité indispensable lorsque la vie est en jeu.
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Chaque culture, chaque acteur, développe une manière propre de vivre l’espace et le temps. L’ignorance de ces différences condamne à l’incompréhension et handicape les possibilités de collaboration.
L’anthropologue nord-américain Edward Hall distingue entre les individus monochrones, soucieux de ne faire qu’une chose à la fois, et les polychrones, pour qui il est essentiel de mener plusieurs tâches simultanément. Si chacun n’admet pour légitimes que ses représentations particulières, les premiers trouveront les seconds pagailleux alors qu’en retour ceux-ci les déclareront tristes à mourir. La conscience de cette diversité est essentielle dans l’art de la rencontre qu’est la stratégie. Des variations existent entre les cultures quant au délai entre décision et mise en œuvre. Il est des civilisations où ce temps peut être très long. Même si aucun signe de passage à l’acte ne semble apparent, il peut s’agir de l’attente du moment le plus économique en termes d’investissement face à une résistance cabrée lors de la décision.
Connaître ses propres modalités d’être, de se représenter et d’agir dans le temps et dans l’espace, revient à être au fait de ses atouts et de ses faiblesses par rapport à la rencontre.
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