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Le point de départ de l'intelligence est la prise en considération des autres hommes. (René Khawam, Le livre des ruses. La stratégie politique des Arabes).
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La Métis est une forme d'intelligence et de pensée, un mode de connaître ; elle implique un ensemble complexe, mais très cohérent, d'attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d'esprit, la feinte, la débrouillardise, l'attente vigilante, le sens de l'opportunité ; elle s'applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux (Marcel Destienne et Jean-Pierre Vernant Les ruses de l'intelligence, la Mètis des Grecs).
La mythologie grecque relate comment les manigances et expédients de la déesse Métis contribuèrent de façon décisive à la victoire de Zeus sur la coalition rivale des Titans. Mais une fois débarrassé de ses adversaires et bien qu'elle fut sa maîtresse, Zeus avale purement et simplement la déesse afin que son intelligence rusée ne serve à nul autre que lui.
Métis combine la capacité à lire et à anticiper sur le cours des évolutions selon un rythme aussi rapide qu'inopiné. Sa forme d'entendement immédiat ne laisse subsister l'ombre d'une hésitation entre la détection d'une opportunité et sa mise à profit. Métis ne connaît plus, entre le projet et l'accomplissement, cette distance par où surgissent, dans la vie des autres dieux et des créatures mortelles, les embûches de l'imprévu (id.).
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Dans la Grèce antique, l'opposé de Métis est incarné par l'enfer du Tartare : lieu de la confusion totale, espace non orienté, privé de directions fixes et de repères réguliers (...) Le Tartare n'est pas seulement une prison impossible à fuir, il est lui-même un espace lieur dont l'étendue se confond avec des liens inextricables (id.). Si le Tartare, filet englobant et sans issue, peut être associé à l'image d'une surinformation qui noie toute possibilité stratégique dans une absence de sens, la force de Métis réside dans son aptitude à user de ce chaos pour tirer son épingle du jeu.
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Le recours à Métis se manifeste surtout en situation difficile voire désespérée, lorsque le cours naturel des événements semble logiquement condamner l'action à l'échec. Sa souplesse et sa malléabilité lui donnent la victoire dans les domaines où il n'est pas, pour le succès, de règles toutes faites, de recettes figées, mais où chaque épreuve exige l'invention d'une parade neuve, la découverte d'une issue cachée (id.). Sa connaissance du passé et son extrême présence dans l'instant lui permet de renverser l'ordre des choses de manière foudroyante par effet de surprise. Insérée dans une fenêtre étroite d'"instantanéité" et en fonctionnant sur des micro-rythmes opportuns, elle donne le spin, l'impulsion qui fait tourner ou retourner les circonstances dans un sens favorable. Ses initiatives imprévisibles ne sont pas orthodoxes, et pour reprendre la terminologie chinoise relève de la force Ji (ou ch'i), et dans la culture stratégique japonaise au sen-no-sen.
Métis joue des contraires au service de sa liberté. Passer pour demeuré procure la sécurité (voir stratagème chinois). L'image du sot endort la vigilance alors que son contraire l'exacerbe chez les autres. Le renard, animal doué de Métis et dont la nature est prédatrice, se donne l'apparence d'une proie en se mettant les pattes en l'air et attire des oiseaux trop contents de l'aubaine. Mais une fois qu'ils se sont suffisamment rapprochés au point de ne pouvoir s'envoler rapidement, le renard retourne l'apparence en réalité et réactualise sa nature de chasseur. Il s'empare de la proie qui croyait profiter de son cadavre !
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Le secret de Métis dans son effort pour saisir l'opportunité repose dans son habileté à se rendre encore plus insaisissable et indéterminée que le futur lui-même.
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Sa forme ne livre aucune indication, aucune information permettant d'anticiper sur son comportement et elle ne s'interdit aucune forme d'action. Mouvante, multiforme et bigarrée, elle ne connaît ni les substances fixes, ni les lignes droites, ni les valences uniques. Métis va droit au but par le chemin le plus court, c'est-à-dire par le détour à l'image de la manœuvre de Médine de Thomas E. Lawrence, dit d’Arabie. Pour englober et égarer, elle se fait encore plus floue et apparemment indéterminée (Tartare) que la situation ou l'acteur auquel elle fait face. Fondamentalement opérationnelle, elle n'affiche ni idéologie, ni catéchisme, ni valeurs particulières. Elle n'a que des finalités et ne s'enferme dans aucun a priori pour les réaliser.
L'eau, qui ne peut être saisie, saisit dit le proverbe chinois. Ce qui ne peut être contenu, contient. Réseau sans issue, le filet saisit tout et ne se laisse saisir par rien ; il a la forme la plus fluide, la plus mobile, et aussi la plus déroutante : celle du cercle (...) lien parfait parce que tout entier retourné et refermé sur lui-même, n'ayant ni début ni fin, ni avant ni arrière, et que sa rotation rend à la fois mobile et immobile (id.).
Un autre animal emblématique de Métis est le poulpe aux multiples tentacules et doué de la capacité de transformer l'intérieur en extérieur et vis et versa. Son aptitude à désigner simultanément toutes les directions comme possibles pour son prochain mouvement, rende son comportement imprévisible. Pour Métis, seuls importent le présent et le futur immédiat. Elle vit sa vigilance dans l'instant et c'est ce qui la rend si actuelle dans notre monde de contraction du temps et de l'espace où les ruptures déjouent les meilleures prévisions.
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