BRESIL, O jeitinho brasileiro
LES CULTURES STRATEGIQUES DE L'IMMEDIAT
L'EXEMPLE DU BRÉSIL ET DU JAPON (6)
La
figure emblématique du jeitinho[1]
ne saurait résumer la culture stratégique du Brésil, mais elle participe
néanmoins de ses origines et de sa réalité présente. Jeito vient du
verbe ajeitar qui signifie arranger, apprêter et disposer de manière
spécifique. Au Brésil, on dit que pour chaque situation un peu complexe ou
bloquée, il existe une manière d’en sortir au moyen d’un truc, d’un tour, d’une
ruse, d’un expédient peu conventionnel mais qui marche, autrement dit d’un jeito.
L’anthropologue brésilien Roberto da Matta[2]
le définit comme une pratique sociale destinée à résoudre les conflits, apte
à rendre compatibles des intérêts et à créer des alternatives originales pour
chaque situation problématique, et à assouplir les processus de décision[3].
Le jeito est avant tout un biais, une pratique astucieuse, souvent un
peu limite, voire totalement. Alors que ruses et stratagèmes apparaissent comme
des adjuvants, parfois nécessaires et complémentaires dans certaines cultures
stratégiques occidentales, au Brésil le jeito s’affirme comme un mode
majeur au point de représenter une tendance caractéristique dans la société.
Un jeito se traduit par un procédé économique et élégant pour se sortir dans l'instant, de manière imprévue et à très court terme d'un mauvais pas ou pour tirer profit d'un avantage soudain. Il existe des jeitos de toute sorte et tous les domaines d’application peuvent être justifiable de son usage. Le penalty retardé de Pelê est un exemple de jeito sportif. En différant sa frappe, Pelê trompe le gardien qui s’élance dans une direction et Pelê a le temps d’ajuster sa frappe en connaissance de cause et de marquer !
Le jeito met en jeu l'intelligence, l'inventivité et la rapidité et il défie la prétention de réguler affichée par les normes établies. Contre et envers quoi que ce soit, le jeito revendique et démontre par son activité et par son efficacité que le "je", soit la liberté de l'acteur, ne saurait être enfermée dans le carcan d’une logique causale et déterministe.
Derrière le recours au jeito, se profile une représentation du monde dans lequel on ne peut survivre honorablement en respectant des réglementations faites par et pour d’autres que soi. Au gré des situations et des circonstances, chacun se voit placé dans l'obligation de corriger cet ordre et de le subvertir à sa manière au moyen de solutions individuelles et inspirées[5] !
Puisque les choses sont mal faites, le "je" doit nécessairement redistribuer les cartes selon une idée géniale et opérationnelle qui ouvre une issue favorable immédiate pour se tirer d’affaire. En termes tactiques, cela se traduit par une capacité véloce à établir rapidement des relations originales et profitables entre les éléments qui caractérisent la situation bloquée en question...
A Cuba, une traduction du jeito
s’incarne dans le concept de miracle permanent. Puisque la seule
considération rationnelle des conditions démontre à l’envi que rien n’est
possible, il n’y a d’autre recours
que d’inventer une manière de faire mentir cette logique insupportable et non
conforme aux besoins des personnes.
L’aptitude au jeitinho suppose une grande sensibilité doublée d'une pertinence fine et instantanée dans le traitement du signal faible et de l'information. L’introduction d’une perturbation dans l’agencement et l’agenda logique d’une situation fonctionne à la manière de procéder des dits spin-doctors, qui par la sélectivité et l’emphase qu’ils opéraient sur les nouvelles et les rumeurs liées à la couverture médiatique de la préparation de la guerre du Kosovo, visaient à orienter les choix des opinions publiques occidentales.
En percevant de manière intuitive et sans a priori rythmes, implications et contraintes qui président aux intentions et aux tendances en œuvre, les personnes doués de jeito débusquent des ouvertures là où la rationalité d'une analyse n'en identifiait aucune. En cela le jeito a quelque chose quasiment de "miraculeux" et magique dans son pied de nez aux canons et aux conventions établies. Lorsque considérer une situation posément est l'assurance de l'échec, lorsque le temps manque et la logique travaille contre soi, la planification n’est d’aucun secours.
Conviction intérieure, état d’esprit et grande confiance en soi se conjuguent pour inventer ou débusquer une issue favorable jouée prestement. Le jeito ne manifeste pas de signes annonciateurs. Comme dans un duel de samouraïs, il surgit comme l’éclair sans que l'épaisseur d'un cheveu ne s’immisce entre l'identification du moment propice et sa saisie. Comme dans la métis, il répugne aux choses trop définies car contraires aux possibles de la liberté d’action. Il privilégie au contraire l'obscur et l'indéfini qui recèlent un fort potentiel de bifurcations.
Dans la terminologie chinoise de la stratégie,
il désigne la force non conventionnelle, ch'i ou ji (Sun Tzu),
celle qui est "merveilleuse" et qui permet de transformer toute
situation en jouant sur la polarité des forces orthodoxes (cheng ou zheng)
d’une part et les "extraordinaires" d’autre part.
Le jeito économise le coût de l’opposition frontale, au besoin en empruntant quelque distance quant à l’éthique ou en versant dans la roublardise. Comme toute bonne stratégie, il revendique liberté et créativité et s’adapte à la réalité dans les termes avec lesquels elle se présente. Cela dit, son schéma est tactique plus que stratégique car le jeito est immédiatiste.
Comme le stratagème, il ne s’impose pas ex-catedra, a priori, mais il dérive des caractéristiques mêmes qu’une situation porte en elle et qui indiquent la voie au jeito comme la nuit n’existe que par le jour. Tout investissement ou posture trop stricte ou trop définitive restreint la marge de mouvement et l’éventail de ce qui est concevable. Une fois qu’une solution est trouvée, le jeito disparaît et cela représente la condition d’une nouvelle émergence sans qu’il puisse se voir opposer une contre-stratégie qui le rendrait inefficace.
C’est la capacité au jeito qui est importante et non une quelconque base de données de procédés. Chaque personne comme chaque situation dans sa singularité, est porteuse de potentiels et d’habilités propres. On ne se vante pas d’un jeitinho parce que par définition, il procède du non-recommandable, de l’ombre et de la pénombre, de la limite, de la marge, de l’extrême, en anglais on dirait qu’il est borderline et c’est pourquoi il est efficace !
Il pose la supériorité de la personne à la norme entendue comme dévalorisante, emprisonnant et contraire à la liberté. Il se traduit sous la forme d’une intelligence situationnelle qui se manifeste à l’encontre d’états de faits contre lesquels, l’action conventionnelle est impuissante.
Lorsqu’un problème survient aux Etats Unis, plaisantent les Brésiliens, on recommande de consulter la notice, texte explicite d’un processus qui dit comment les choses doivent fonctionner. Au Brésil en revanche, on ne s’attarde pas à de semblables considérations : on invente un jeito porteur de solutions individuelles, non généralisables, et qui défait momentanément l’absurdité de règles qui doivent nécessairement être interprétées. La personne l’emporte sur la procédure.
Les réseaux relationnels
sont propices aux jeitos et
l’institution officieuse du despachante est éloquente en la
matière. Le despachante est
un professionnel dont le tissu relationnel permet des prestations
coupe-fil qui font gagner un temps précieux dans des démarches administratives
complexes et interminables. La profession, tolérée, a pignon sur rue. En
mettant de l’huile dans les rouages, elle renforce paradoxalement le
fonctionnement et la légitimité de l’administration puisqu’il existe un biais
pour s’émanciper de ses pesanteurs !
[1] La forme diminutive de jeito est jeitinho, ce qui lui donne en sus une nuance affective. Littéralement, le mot signifie : tournure, forme, adresse, habilité, mouvement, entorse.
[2] In Carnavais, Malandros e Herois, Ed. Zahar, Rio do Janeiro, 1980.
[3] En anglais, on dirait borderline , en français, cela peut relever du système D mais sans la composante fondamentalement rusée et opportuniste du jeito.
[5] On parle aussi de la capacité du jogo da cintura que l’on pourrait assimiler à jouer des coudes mais avec une certaines grâce et astuce.



